La tentation de l’atome

septembre 4, 2011

Ainsi donc, depuis cette semaine, le Japon a un nouveau premier ministre, le cinquième en 4 ans. Décidément ce n’est vraiment un boulot très stable, premier ministre au Japon.

Je ferai une analyse politique et un état des lieux de plusieurs dossiers brûlants dans un prochain billet, ici je me vais me contenter de relever que l’une de ses premières déclarations concerne les centrales nucléaires à l’arrêt. Seuls 11 réacteurs sur 54 sont en fonction actuellement, et leur nombre devrait continuer à diminuer pour tomber à 6 d’ici le 31 décembre.

Mr. Noda annonce vouloir redémarrer aussi vite que possible les centrales qui auront passé les tests de sécurité. Voilà pour rassurer les milieux économiques, qui ont fort à faire avec la hausse interminable du yen. Pourtant, le pays vit depuis bientôt six mois avec 4/5 de ses centrales nucléaires en moins, et cela ne l’a pas mis à terre, mais au contraire donné un nouveau souffle. Le génie technologique japonais ne cesse de se surpasser depuis la catastrophe de Fukushima, ouvrant la voie à la fois à une meilleure utilisation de l’énergie, et à de nouvelles manières de la produire. Le pays a prouvé que les économies massives d’énergie sont possibles, et mieux encore, sans qu’elles n’entament significativement le confort ni ne grippe l’économie.

Alors pourquoi vouloir à tout prix rallumer les centrales? Se passer dès maintenant de nucléaire, ce serait un fabuleux défi, pas sans turbulence peut-être, mais qui propulserait le Japon à l’avant-garde, lui conférant une très large avance technologique. La réactivité exemplaire de la société japonaise, qui a modifié ses habitudes en un temps record, qui plus est sur une base totalement volontaire, fait penser que le pays est capable de se passer de nucléaire sans tarder. Ses politiciens, en revanche, ne semblent pas en avoir la volonté.

Rien d’étonnant à cela, car l’audace n’a jamais caractérisé les politiciens japonais. A l’inverse des entrepreneurs, comme le patron de Softbank, l’un des principaux opérateurs téléphoniques, qui a proposé de couvrir de panneaux solaires les terres dévastées par le tsunami (Les villages sont en général reconstruit plus en hauteur). L’idée n’a pas été retenue, mais les chantiers de centrales solaires géantes ont fleuri dans tout le pays.

Mieux encore, l’innovation rattrape des années d’évolution plutôt anémique dans le domaine des énergies renouvelables au niveau mondial. Le solaire, par exemple, est en train de faire un bond monumental. Non seulement il gagne en efficacité, mais en encore il sort de son schéma traditionnel. Dans le sillage de la catastrophe de fukushima est ainsi apparu le panneau solaire sprayable, fin de moins d’un millimètre d’épaisseur et idéal pour les surfaces arrondies ou souples (cf. article en anglais).

Dans le domaine de l’éolien, des chercheurs ont mis au point des turbines trois fois plus efficaces que le système conventionnel en ajoutant un anneau qui démultiplie la puissance du vent autour de l’hélice. Quant à la géothermie, dire qu’elle est sous-exploitée au Japon est un euphémisme. Bien que les Japonais soient les leaders dans ce domaine, elle ne compte que pour moins d’un pour-cent de la production nationale d’énergie.

La cure de setsuden a révélé que le pays n’avait pas besoin d’autant énergie, désormais il faut s’atteler à remplacer la part dont on ne peut se passer, par des sources durables et non dommageables. Noda saura-t-il accompagner et fortifier la tendance actuelle? Les prochaines semaines le diront.

A.

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Au cœur des ténèbres

août 28, 2011

Me voici aujourd’hui à Diyerbakir, en plein Kurdistan turc. Diyerbakir la terrible, l’indomptable, la farouche. La kurde, quoiqu’il en coûte. Depuis dix ans, on me dit que la ville est trop dangereuse, un nid de terroristes, où des hordes d’orphelins sanguinaires harassent les passants. On m’a encore mît en farde pas plus tard qu’hier.

Évidemment il n’en est rien. Les locaux sont tout-à-fait aimables, quant aux hordes d’enfants, ils sont sûrement devenus des adultes respectables depuis le temps! Diyerbakir est une ville paisible, dont les immenses murs de gypse noire gardent un bazar aussi exquis que tortueux. Une grande ville dont la clameur couvrirait presque le bruit des avions de chasse (il s’y trouve une grande base de l’armée turque) qui ces derniers jours ont recommencé à pillonner les villages kurdes du nord de l’Irak.

Vous vous demanderez peut-être quel lien y a-t-il avec le Japon, à quoi je peux rétorquer que je suis ici avec ma copine, venue découvrir la Suisse et l’Europe. Nous sommes partis de Genève il y a un mois, et l’air de rien, glissé jusqu’ici. Tous les détails, et ses impressions, à notre retour la semaine prochaine!!

Le Japon, pionnier malgré lui

juillet 1, 2011

Je crois que l’humain est fondamentalement paresseux. Que c’est dans notre nature profonde de chercher le plus grand effet avec le moindre effort. Par conséquent il y a certains comportements que nous n’adoptons pas dans des situations normales, mais seulement lorsque acculés par des circonstances inhabituelles.

C’est exactement ce qui se passe au Japon, qui doit économiser de 20% à 30% d’électricité, en pleine canicule estivale. Le genre de situation pas drôle, mais qui nous apprendra beaucoup à tous.

Des centrales éclopées

Avec seulement 19 centrales nucléaires en activité sur 54, le pays s’est retrouvé devant un manque abyssal d’électricité. Et cela, en quelques semaines seulement. Car si c’est bien Fukushima n.1 LA centrale sous les feux de la rampe (et des lances à incendies), la liste des centrales nucléaires du pays, après le tsunami du 11 mars, ressemble à un alignement de gueules cassées. On connaît par exemple Onagawa, la centrale la plus proche de l’épicentre du tremblement de terre géant, lovée dans une crique de la péninsule déchiquetée d’Oshika, au Nord de la préfecture de Miyagi. A chaque réplique, elle nous en fait voir des vertes et des pas mûres, et nous a rivetés pour plusieurs heures devant la NHK, dans l’angoisse d’un Fukushima bis.

Mais celle qui risque vraiment de faire un gros feu d’artifice, c’est Hamaoka. Située juste au-dessus d’une faille active et peu profonde, et sur le front de mer du Tôkai, la centrale est en plein centre de la zone sismique qui fait le plus suer les spécialistes, qui estiment qu’un tremblement de terre de terre d’une magnitude d’au moins 8 a 87% de chances de s’y déclarer dans les prochains mois. Pour calmer les esprits, la compagnie qui l’exploite a annoncé la construction prochaine d’un mur anti-tsunami supplémentaire de 4 mètres de haut. Qu’ils prévoient d’achever… en 2014 !(?) En mai dernier, le premier ministre Naoto Kan a finalement ordonné l’arrêt de cette centrale dont le danger est connu depuis très longtemps.

De fait, cela fait belle lurette que les centrales japonaises ont des ratés. Invariablement étouffés. En 1997, une explosion au centre de retraitement de déchets radioactifs de Tokai-mura(Préf. d’Ibaraki) avait échauffé les esprits. C’était un 11 mars, 14 ans jour pour jour avant la catastrophe de Fukushima. (voir http://www.liberation.fr/monde/0101209406-japon-incident-dans-une-usine-nucleaire-une-dizaine-d-ouvriers-soumis-a-une-tres-faible-radiation-selon-les-autorites )La centrale de Kashiwazaki-Kariwa, à 250 kilomètres au Nord-Ouest de Tokyo, est en arrêt depuis 2007, lorsqu’un incendie, lui-même causé par un tremblement de terre, a provoqué une fuite de matière radioactive, longtemps minimisée par la compagnie, une certaine TEPCO.

Une politique dictée par la situation

Pendant ce temps, Fukushima reste une bombe écologique en puissance, tenue à bout de bras par la TEPCO qui navigue à vue. Du coup, impossible pour le gouvernement central de soutenir les provinces « nucléarisées » qui voudraient rallumer leurs réacteurs à l’arrêt. D’ailleurs, certains chefs de préfectures (Comme à Saga, qui compte un réacteur), pourtant traditionnellement très liés à l’industrie et notamment à celle du nucléaire, demandent ouvertement une sortie du nucléaire.

L’ampleur du manque d’énergie s’est profilé assez tôt après le désastre du 11 mars. Et la question lancinante de se profiler : Quelle est-elle donc, la solution miracle pour remplacer le nucléaire ?

Moi qui suis né quelques mois après Chernobyl, je fais partie de la génération qui attendait la suite, l’après-nucléaire. A la place, ces dernières années, je me souviens très nettement d’un retour en force de l’énergie atomique. Poussé par Areva, les Russes, les Chinois, et bien sûr la trinité Sarkozy – Berlusconi – Merkel. Le nucléaire c’était LA solution au réchauffement climatique. Jusqu’à Fukushima, et le chateau de carte s’est écroulé. Heureusement, à mon avis.

La solution s’est imposée d’elle-même à l’archipel. Économiser. Utiliser moins d’énergie, traquer jusqu’au plus infime gaspillage. Parce qu’il n’y a pas de solution miracle. Il n’y en jamais eu.

Une révolution de bouts de ficelles

De semaines en semaines, les propositions, les trucs, les idées nouvelles ont fleuris. Parce qu’éteindre son ordi quand on le laisse, débrancher les appareils électriques à l’arrêt, ou n’allumer la lumière que dans la pièce où l’on est, c’est bien, mais ça ne fait jamais 20%. Les Japonais étaient déjà les pionniers des appareils à basse consommation d’énergie, et les « ogres » électriques ont déjà presque disparus. Il fallait aller plus loin.

Après avoir expérimenté les coupures d’électricité programmées dans les jours qui suivirent la catastrophe, la situation s’est stabilisée dans la rue : Un lampadaire sur deux seulement est allumé, les grandes enseignes lumineuses et les écrans animés géants sont tous sur off. « Le Japon était beaucoup trop éclairé » me dit-on souvent. Dans la rue comme à l’intérieur, dans les supermarchés, les magasins, les arcades, les pachinko, les bars. Mais le vrai changement se fait au bureau et à la maison, là où le tient le plus à son confort.

Un nouveau souffle pour le cool biz

Initié sous le gouvernement Koizumi (2000-2006), le « cool biz » autorise de laisser la cravate à la maison et de troquer le costume pour quelque chose de plus léger. L’avantage : moins besoin de refroidir les pièces. Depuis, le mouvement s’est étendu à tous les styles de vêtements, les grandes marques comme Uniqlo misant à fond sur des matières pas seulement respirantes, mais aussi anti-UV, et même désormais des textiles qui restent froids. Oui, froid. Comme une serviette de poche qui se refroidit toute seule lorsqu’on l’agite.

Certains ont poussé encore plus loin, avec des vestes (utilisées en usine, par exemple) équipées d’un minuscule moteur actionnant une hélice qui fait circuler l’air dans une fine couche épousant la forme du corps. Une aération localisée, beaucoup plus efficace que l’air conditionné qui orne presque chaque pièce des habitations au Japon. Parce que l’augmenter d’un degré seulement permet déjà d’économiser 10% d’électricité d’un foyer!

On a redécouvert l’éventail…

Pas besoin d’être un spécialiste des textiles synthétiques ou un ingénieurs pour rafraîchir les pièces de la maison. Ouvrir les fenêtres d’un appartement de manières à ce que celles d’un côté soient moins ouvertes que celle de l’autre côté, démultiplie les petites brises. Le bon vieux ventilateur, bien placé, recèle aussi un potentiel insoupçonné, aussi ses ventes sont exponentielles depuis avril déjà.

Mais il y a mieux encore, comme les murs de goya. Le goya, c’est cette plante grimpante d’Okinawa qui fait fruits verts biscornus mais très gouteux. Il se trouve qu’elle a aussi un très grand pouvoir couvrant. En quelques semaines ses hampes (tiges grimpantes), si guidées sur des fils tendus, peuvent couvrir une façade entière. Où le mot « mur » végétal prend tout son sens : Elle fait baisser de plusieurs degrés la températures des pièces. Au point que certaines entreprises en distribuent gratuitement à leur employés!

Encore plus simple, l’éventail, jamais disparu mais d’usage liminaire depuis l’après-guerre, est aussi en plein boom. Il n’a pas pris un pli!

…Et la vie de famille

Les restrictions d’énergie ont une influence profonde sur la société, et elle est souvent très positive. Les familles japonaises passent plus de temps ensemble, maintenant qu’il faut rafraîchir et éclairer le moins de pièces de la maison possible en même temps.

C’est comme si setsuden, « économie d’énergie », était devenu le moteur d’une nouvelle société. Une société qui aurait soudainement repris conscience de la valeur des choses, et du fait que chacun de nos actes a une incidence. L’électricité utilisée, c’est aussi de la chaleur libérée dans l’atmosphère. Une prise de conscience qui doit devenir un automatisme, et le garde-fou qui nous alarme de nos propres gaspillages, de s’appliquer aussi à l’eau et à tout le reste.

Une société sans énergie fossile ni nucléaire, nous devrons tous nous y résigner tôt ou tard. Mais pendant que nous fixons des échéances lointaines tout en raillant le potentiel insuffisant de l’éolien ou le coût du solaire, le Japon doit composer dans l’urgence. Bien malgré lui, il est devenu un laboratoire grandeur nature. Parce que les vrais solutions ne naissent que lorsqu’on se trouve dans une vraie nécessité, l’archipel est devenu le pionnier de la société énergétique du futur. Tâchons de garder un œil dessus, car notre tour viendra!

Les trois premiers mois (sur 300’000 ans)

juin 11, 2011

Ainsi donc aujourd’hui trois mois ont passé depuis la catastrophe.

A la centrale, presque rien n’a changé depuis la première semaine. On refroidit toujours à grand renfort d’eau. Des tonnes d’eau, des dizaines, des centaines de tonnes d’eau. Des milliers de tonnes d’eau.

Cette eau qui passe sur la carcasse éventrée des réacteurs, dans les salles de contrôle explosées, les conduites fissurées, et que l’on rejette dans la mer lorsqu’elle ne trouve pas son chemin toute seule. Cette eau n’est plus de l’eau, c’est un liquide de mort, gorgé de Césium, d’Iode, de Plutonium, de MOX… Un poison éternel, livré au gré des courants du Pacifique. Il ne se dilue pas; Il se répand. La catastrophe vient à peine de commencer.

Et moi je n’y suis plus. Rentré au pays, il y a dix jours. Rien à voir avec Fukushima, mais seulement avec mon cursus universitaire. Je ne sais plus si je dois dire « rentré » ou « retourné ». Désormais, je rentre au Japon autant que je rentre en Suisse. Moi qui n’ai jamais fuit, qui n’ai jamais voulu me considérer que comme de passage au Japon, j’ai bien fini par ne plus savoir où est mon coeur. Une miette après l’autre, ma vie s’est translatée à l’autre bout de la planète, et désormais je dois composer avec des miettes de moi qui sont un peu partout, et inévitablement toujours loin de mon corps.

Mais n’y faites pas attention. Oubliez, même, que je suis là où je suis. Car je vais écrire. Ecrire beaucoup, vous raconter tout ce que j’ai tut, qui par paresse, qui par affairement. J’ai tant à vous dire encore. J’espère en avoir la force, et ne pas être trop vite englué par le rythme de Genève.

A très vite,

A.

Nouveau mot (II)

avril 27, 2011

L’autre jour je vous ai annoncé la naissance d’un nouveau mot dans le vocabulaire japonais (voir « Je suis un fly-jin« ), en voici un autre, lui aussi apparu dans la foulée du tremblement de terre.

Edaru (エダる) signifie « persévérer malgré l’incapacité de ses propres supérieurs ». Il est formé du nom du numéro 2 du gouvernement, et du suffixe verbal -ru. De la même manière, « sécher les cours », saboru (サボる), viendrait du français « sabotage » augmenté du suffixe verbal.

Yukio Edano

Yukio EDANO vient de se tailler une réputation en prenant en main les suites de la triple catastrophe du 11 mars, se débattant entre l’inquiétude nationale et les mensonges de la TEPCO, tandis que Naoto Kan, le premier ministre, n’a commencé à se manifester que plusieurs semaines plus tard.
Alors que depuis le premier jour il brille par son incompétence, Kan s’accroche à son poste comme une sangsue; C’est d’ailleurs bien là la seule énergie dont il ne fait pas l’économie. Et pendant ce temps, Edano édanne.

Naoto Kan, actuel premier ministre

La représentation du désastre

avril 20, 2011

Maintenant que nous sommes tous devenus des spécialistes en énergie nucléaire et en tectonique des plaques, vous devez être familier des diverses cartes représentant la triple catastrophe. Je voudrais présenter trois d’entre elle, soit un échantillon de celles qui, tout en étant créé pour la seule information scientifique, pourraient aussi bien revendiquer le statut d’oeuvre d’art.

Ce sont trois modélisations de l’onde du tsunami. Sans conteste, c’est là le coeur de la catastrophe. Le tsunami a tué à grande échelle et a rayé des villes entières de la carte – des villes que je connaissais bien, pour avoir longuement parcouru, en auto-stop, la côte du Sanriku, dont les bonnes âmes m’ont maintes fois offert gîte et pitance, et dont je suis sans nouvelles.

Au Japon, la puissance de la terre ne fait jamais beaucoup de victimes. Ce sont ses conséquences qui sont meurtrières: La puissance de feu (incendies comme à Kobe 1995) et la puissance de l’eau (tsunami). Quant à la catastrophe nucléaire, c’est sans doute une puissance de feu, et des plus graves.

Modélisation de la progression de la vague

Temps de parcours de la vague géante. On dirait une gemme de malachite en coupe (avec la couleur du lapis-lazuli).

Modélisation de la hauteur du tsunami.

De quoi trouver, tout respect gardé, de la beauté dans le désastre.

A.

En ce moment-même, la fureur de la terre.

avril 11, 2011

En ce moment même je suis en train de me faire secouer comme un prunier. Je devrais attendre que ça se calme avant d’écrire, et rester sagement sous la table, mais ça ne se calme pas. Aujourd’hui, jour anniversaire du grand tremblement de terre et tsunami du Tohoku, nous venons ces vingt dernières minutes, de subir plusieurs secousses de plus de magnitude 6 à 7. A Tokyo, le plus fort a été ressenti à 4, ce qui est déjà très puissant. (Pour comparaison, celui du 11 mars a été ressenti à 5 à Tokyo)

C’était violent, mais c’était surtout très long. Et… Et voilà, ça recommence! Encore. C’est la cinquième réplique de suite depuis tout à l’heure. On a juste le temps de reprendre sa respiration entre deux épisodes.

La différence fondamentale entre le fait de vivre un tremeblement de terre et savoir qu’il y a eu un tremblement de terre, c’est que lorsqu’on le vit, on ne sait jamais jusqu’où va monter le crescendo. Et même une fois passé, il reste l’incertitude de nouvelles répliques immédiates.

Bon, je vous laisse, je vais ramasser ce qui est tombé par terre.

Même pas peur!

avril 5, 2011

Cette fois-ci, ça devrait être la bonne. Je vais me diriger vers l’aéroport dès ce billet écrit. L’autre jour, après avoir parlementé au téléphone pendant plus d’une heure avec SWISS, j’ai pu me mettre sur un vol qui part aujurd’hui.

Mais pourquoi ont-ils annulé mon vol de dimanche? Eux même étaient incapables de me le dire. Ma petite idée, c’est qu’ils ont fait du regroupage. Ils ont du trouvé que leur vols n’étaient pas assez plein, alors ils les ont tassés sur un seul.

J’ai fait hier mes réserves de pastilles d’iode, juste au cas où. Parce qu’en cas de pépin, les queues seront longues pour distribuer des petits bonbons d’iode à 35 millions de Tokyoïtes.

Vous vous direz que mon discours a changé depuis le 15 mars. Ce n’est pas un effet des propos lénifiants de la Tepco. Simplement, le risque d’une explosion et d’un nuage tchernobylien semble écarté. Ce qui se profile, c’est une contamination en tache d’huile, une onde de mort qui s’inflitrera lentement dans la terre, les nappes phréatiques et la mer autour de la centrale. Tokyo devrait donc rester en quelque sorte à l’abris… pour un temps.

Ironie du sort, Tepco vient de décider de libérer des milliers de tonnes d’eau contaminée dans l’océan, rapport au manque d’espace! Ils vont donc la remplacer par de l’eau des centaines de fois plus radioactive. Mais c’est justement le moment d’aller au Japon, et je m’estime heureux! Ceux que je plains, ce sont qui y iront lorsque Tepco lâchera l’eau qu’elle s’apprête à stocker.

Deux années jupitériennes

avril 1, 2011

Hier, j’ai eu 24 ans. C’est-à-dire que j’ai complété deux cycles taoïstes de 12 ans (en l’occurrence celui du lapin).

Juste deux… Je sens que plus je vais avancer en âge, plus je vais compter en « cycles du calendrier taoïste ».
« Alors ça te fait quel âge? »-« Trois et quart. », c’est beaucoup plus sexy que de répondre 41 ans. Remarquez, je pourrais aussi dire que j’ai deux ans jupitériens (12 années terrestres, c’est le temps que met Jupiter pour faire une rotation autour du soleil), mais on me prendrait carrément pour un allumé.

Donc c’était mon anniversaire, et j’ai eu une peine folle à garder ça à l’esprit. A chaque coup de téléphone,il me fallait entendre la phrase consacrée pour qu’enfin je reprenne conscience de la date. Mais au bout de dix minutes j’avais déjà oublié. Au troisième coup de fil, c’était mon parrain, et je lui expliquai qu’il me semblait être arrivé dans cette phase, disons d’humilité.
– De sénilité, plutôt, me rétorqua-t-il.

Au bout de quelques heures j’avais réussi à configurer mon esprit de manière à ce que chaque appel ne soit pas une surprise totale, lorsque je reçu un nouveau SMS. Cette fois-ci, je savais croyais pouvoir deviner la teneur du message.

Mais il disait: « Your flight has been canceled. Our apologies. SWISS. »
Considérant que ce SMS n’était pertinent ni vis-à-vis de mon anniversaire, ni vis-à-vis du 1er avril (même sur le fuseau horaire du Japon on n’y était pas encore), il fallait reconnaître qu’il y avait un problème.

Ce problème, c’est que la compagnie au nom tronqué décide subitement de plus voler sur Tokyo pendant quelques jours, alors que si je me souviens bien elle avait continué à le faire même après la récente série de catastrophes. Si c’est une réaction à cela, alors elle est sacrément tardive. …Si tant est qu’elle soit raisonnable. Apparemment, ils venaient de se souvenir qu’il y a un problème au Japon.

Décidément je ne suis pas le seul à avoir des trous de mémoire.

A.

Je suis un fly-jin

mars 28, 2011

Les crises, guerres et autres calamités, sont toujours très instructives en terme de vocabulaire. En particulier le vocabulaire géographique ou éthnique. Depuis le soulèvement libyen, la plupart d’entre nous peut citer de tête une dizaine de villes de ce pays (essayons: Tripoli, Benghazi, Tobrouk, Syrte, Brega, Ras Lanouf, Ajdabiyah, Misrata, Sebah, Zaouiya,…Je sèche.) au lieu d’environ… une seule auparavant (Tripoli). A l’inverse, qui connaissait les Hutu et les Tutsi, ou le Darfour, avant leurs génocides respectifs?

La catastrophe nucléaire de Fukushima, elle, aura même produit de nouveaux mots. Ainsi, j’ai appris hier de la bouche d’un ami que j’étais un « furaijin » (フライジン), contraction de « furaingu » (flying) et gaijin (abbréviation de gaikokujin, signifiant étranger, il désigne en partculier les « blancs »). Un « gaijin volant », donc, c’est un étranger qui fuit le Japon quand ça commence a sentir le roussi. Ou l’iode.

Les mots valises sont légion en japonais et il semble que l’expansion du katakana-go, la « langue » des mots empruntés à d’autres langues et à l’anglais en particulier (l’alphabet katakana est reservé aux onomatopées et aux mots d’origine étrangère), ait favorisé ce phénomène. Parmi les plus connus on trouve « arafo » (contraction de araundo fôti アロウンドフォーティ, around fourty, désignant les proches de la quarantaine) ou lolicon/rorikon (rorita kompulekkusu ロリタコンプレックス, autrement dit lolita complex, la fascination malsaine pour les femmes à l’aspect de petite fille).

Fin de ma démonstration. Une question reste, cependant. Je repars au Japon ce dimanche (le 3). Y aura-t-il d’ici là un mot nouveau pour me différencier des furaijin qui ne reviennent pas?

A.