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Voyage dans un hôpital japonais.

février 5, 2011

 

Voyage dans un hôpital japonais.

Vendredi 10 décembre 2010.

Hier nuit hallucinante. Pour la première fois depuis très longtemps, je flippe. La vraie peur, celle qui est gluante, vient souvent du fait de ne pas savoir. Dans mon cas, de ne pas savoir ni quand ni où ni pour quoi je pourrais être hospitalisé.

Je pensais le scénario déjà écrit lorsque l’ambulance est venu me chercher: Médecin, plâtre, dodo. Seulement voilà, arrivé dans la clinique la plus proche, tout ce que pu me dire le médecin de garde ébouriffé, entre deux baillements, c’est qu’il fallait ouvrir. Donc opérer. Donc dans un vrai hôpital. Et là commencent les noises.

Un médecin de garde reparti se coucher, des ambulanciers qui devaient taxer à l’heure, prenant tout leur temps chercher dans leur base de donnée les places disponibles dans les hôpitaux de la capitale, qui après coup de fil refusent tous de me prendre, et une nurse qui me dit d’attendre sur le banc de la salle d’attente jusqu’au lendemain, m’expliquant que je ne suis pas une urgence mais « une semi-urgence » puisque ma vie n’est pas en danger immédiat. Je me dis merde, y’a quelque chose qui cloche.

Les ambulanciers continuent à faire tourner le compteur et m’agacent de plus en plus, je les remercie non sans peine car ils me demandent trois fois si je suis vraiment sûr que je veux qu’ils partent.Je décide de prendre les choses, si je peux dire, en mains.

Je pars en taxi pour un hôpital réputé et qui se trouve dans le coin, tout en remerciant intérieurement celui qui a décidé que les portes passager des taxis japonais s’ouvrent et se ferment à distance par le conducteur. Chaque secousse ou virage induit une onde de douleur dans mon bras. Arrivé à destination, je découvre un grand hall vide, plongé dans la pénombre. Au fond dans un coin, les lumières de la réception. La réception:Trois types qui sont aussi médecins que je suis pilote de chasse, que visiblement je dérange, et qui me font savoir qu’il n’y a pas de place pour moi cette nuit, et pas davantage les suivantes.

Dans un geste de bonté extrême, ils me signalent quand même le numéro de la centrale des hôpitaux de Tokyo, qu’ils me demandent d’appeler avec mon propre natel! J’ai un bras qui pend dans des angles pas naturels du tout, et l’autre qui le soutient comme il peut.Il m’en faudrait encore un, qui m’est finalement prêté par un tiers. Ce qui s’avère n’être qu’une demi-solution, puisque le natel glisse de mon oreille sans arrêt. J’entends mal mais suffisamment pour entendre une voix automatique donner trois noms, dont… l’hôpital dans lequel je suis en ce moment même! J’appelle avec autant de peine les deux autres: Pas mieux. Cette histoire me faisait penser à mon opération en Iran, terrassé par une pneumonie et un début de gangrène au pied (C’est pour la seconde que je me suis fait hospitaliser) dans les Monts Zagros, mais là je pense plutôt aux grosses Cosaques aux guichets (on ne peut appeler ça des réceptions) des hôtels sibériens entièrement vide qui rétorque sèchement: « Pas de chambre libre! ». La différence, c’est qu’en Sibérie elles finissent par céder, pas ici.

….

De dépit, je suis retourné à la clinique où l’ambulance m’avait déposée. Je ne pouvais pas dormir chez moi dans cet état. J’ai négocié un antidouleur et qu’ils me casent dans un lit. Je suis même parvenu à dormir. Heureusement, parce la nuit dans chez cette bande de larve m’aura coûté 600 balles, comme je l’ai appris ce matin.

Ma copine est venue me repêcher, et nous allons essayer encore dans un autre hôpital, pas loin de mon uni. Si ça ne marche pas, je crois que je plie bagage et je rentre me faire soigner à l’hôpital cantonal. Ca me fera des vacances.

Lundi 13 décembre.

Aïe aïe aïe ces chaussettes d'hôpital... on dirait Tintin!

J’ai finalement été hospitalisé aujourd’hui. A Aoto, en pleine banlieue (à 25 kilomètres du centre de Tokyo). C’est l’antenne de l’Hôpital ou j’ai fait une dernière tentative. Lorsque j’y suis allé: Sans arrêt attendre son numéro, se relever, faire un test, se rasseoir, se relever, voir un docteur, se rasseoir, se relever, faire un test, attendre son tour… une dizaine de fois. le verdict: Effectivement il faut opérer, et sous anesthésie générale. « Mais nous ne pouvons pas nous prendre avant… l’année prochaine. faute de lit. » me suis fais-je dire. Je dois signaler que l’hôpital en question est un gratte-ciel massif de 100m. de haut et presque autant de large. Mais je veux bien croire qu’ils étaient vraiment complets, à voir les foules, que dis-je les hordes! Qui semblaient menacer de déborder comme de la Slim au moindre relâchement de la discipline.

Ils m’ont donc envoyé aller voir leur antenne de la banlieue Est. Un hôpital plus petit, et assez décrépi, mais tout aussi rempli. Brusquement, le fait que ce pays compte 130 millions d’habitants m’est revenu à l’esprit. J’avais un peu perdu cette sensation depuis mes premières fois au passage piéton de Shibuya. Tokyo est étendue, ses centres-villes dispersés, les mouvements de foule trop fluides, si bien qu’on oublie la fabuleuse concentration de gens qu’est l’agglomération du Kantô – 42 millions d’âmes!

Pas étonnant dans ces conditions que je sois dans une chambre à six. Je suis le plus jeune, il va sans dire, et c’est normal dans un pays qui compte autant de vieux. D’ailleurs c’est un rythme de vieux ici. Lumières à 6h. du matin et extinction des feux à 21h! Ce qui n’empêche pas les patients de pioncer la plupart de la journée.

Bas les pattes, les paparazzi!

C’est une chambre parfaitement calme, et personne ne m’a parlé quand je suis arrivé, bien que de derrière leur rideau il ont tous entendus mon arrivée. En revanche, lorsque l’infirmière en chef m’a fait me raser la barbe, histoire paraît-il de pouvoir correctement scotcher le tube à oxygène, les langues se sont déliées d’un coup. Ainsi donc les trois camarades de la rangée en face de moi on tous eu été barbu, jusqu’à leur opération, et ils se souviennent avec douleur et nostalgie de ce moment. Celui du coin à droite se lamente qu’il a du raser sa barbe longue de cinq ans! J’ai essayé de négocier un passe-droit pour la moustache, mais c’est l’anesthésiste lui-même qui est venue me demander très courtoisement de la raser aussi. Tant pis, de toute façon ça me donnait un air de George Michael!

Une chambre calme, c’est aussi une chambre où parviennent tous les sons de l’hôpital. Sussurements, toux, ronflements, craquements, marmonnements, crachements, frottements. Les bruits des corps malades comme les bruits de machines défectueuses.

A côté de moi il n’arrive qu’à chuchoter deux mots, merci et ça a coulé. Stade avancé du légume. Apparemment, il défèque sur son lit, dans un sac en plastic. Mais pourquoi il est à côté de moi?!

L’inverse de mon voisin d’en face à gauche, qui est là depuis 3 mois mais continue de draguer les infirmières. Il est parfois sacrément lourd, Kojima-san. Mais c’est sa manière de survivre: Il en est à sa cinquième opération, et toujours pas la dernière. Comme moi, c’est le bras droit, sauf que lui il n’a plus d’os dedans. Enfin, il a perdu un tiers du radius, bon à donner aux clebs depuis que des bactéries tenaces ont commencé à le ronger. A proprement parler, c’était une partie de son os iliaque, transplanté pour combler le vide de la fracture. Tout ça, c’est la faute du goudron qui n’était pas propre lorsqu’un camion lui a broyé sa moto, son bras et son genou (son genou est guéri, merci). Lorsque les bactéries le lâcheront, si elles daignent, il pourra enfin se faire greffer un bout d’os son bassin entre ses deux bouts de radius. Ce ne sera pas cette année, c’est sûr. L’année prochaine, avec un peu de chance.

« On devient des arbres. » résume Kojima-san.

Apparemment, trois autres occupants de la chambre ont des os atteints par les bactéries, et on ne s’en défait pas facilement. Assis sur un banc à côté de l’entrée de ma chambre, on discute à 4, et je comprends que je suis le cas le plus léger. Forcément, puisque je suis une semi-urgence!

J’ai drillé le médecin à propos de l’opération, lui montrant le travail magnifique qu’avaient fait ses collègues de Genève sur ma main gauche après mon accident de ski, pour lui mettre la pression. Les médecins japonais sont très capables, et leur technologie, à la pointe il va sans dire, mais ils ont tendance j’ai l’impression, à être parfois expéditif. J’ai aussi posé des questions byzantines à la responsable de l’anesthésie: Quelles substances ils utilisent? Que prévoient-ils en cas d’obstruction du pharynx par la base de la langue trop relachée? Questions inutiles bien sûr mais ça m’a apaisé, je ne sais trop pourquoi.

L’opération aura lieu demain après-midi, et je suis parfaitement détendu. Ou même plutôt impatient de me faire réparer ce truc.

Jeudi 16 décembre.

Hier: ma première anesthésie générale. En soi-même, c’est très agréable. L’infirmière qui était au centre de mon de mon champ de vision était très mignonne, mais je n’ai pas pu lui parler très longtemps… évidemment. Pour ne pas angoisser le patient, le médecin anesthésiste, lorsqu’il appose le masque, prétend que « c’est juste un test pour la respiration ». Ce à quoi j’ai répondu: « Vous ne voulez pas plutôt m’endormir? ». Mais c’est précisément ce qu’il faisait. Au bout d’un petit moment on se sent partir, et là je leur ai dit: « Allez bon courage! », et apparemment je leur enlevais les mots de la bouche. Mais j’ai rigolé quand j’ai remarqué la petite chanson censée accompagner mon entrée en léthargie. Ca s’appelle « Kiseki (miracle) »! Un grand succès d’il y a quelques années, du pop-rock vigoureux comme les japonais le font bien. J’ai chanté les deux premiers couplets, mais pas jusqu’à la fin je crois. Je sais plus, j’me suis endormi.

Spoutnik, nous recevez-vous?

L’instant d’après, j’émergeais. Assez mal luné d’ailleurs. La faute à tous les tubes reliés à mon corps, sûrement. Il paraît que j’ai dit à la jolie infirmière: « Ca fait quand même achement mal le tuyau qu’vous m’avez mis dans la queue! ». Le tuyau en question, c’est le cathéter qui recueille l’urine lorsqu’on est endormi, et qui va jusqu’à la vessie. Là, il y a un certain désavantage à être un homme, parce que le chemin de l’orifice jusqu’à la vessie est beaucoup plus long, d’autant que le tuyau en question n’est pas mince! A part ça, il y a le goutte-à-goutte, le masque à oxygène, le détecteur de pulsion cardiaque, le nurse-call et le fil auquel est suspendu mon bras. Je suis complètement empêtré.

Les infirmières m’ont répété hier que la douleur n’était pas une bonne chose et que je ne devais pas hésiter à demander des antidouleur. C’est bien ce que je fait, mais l’infirmière de garde refuse de m’en donner. Quelle vache!

Samedi 18 décembre.

Kojima-san à son voisin Yoneda-san, rompant le silence du clopet de 13h.:

« A ton avis, c’est quoi le mieux, le Big Mac ou le Mega Mac? »

(silence)

« Je crois que c’est quand même le Mega Mac. »

Fin (temporaire?)de la discussion.

La moitié des patients de cette chambre sont là depuis 3 mois, et la nourriture a beau être correcte, l’idée de manger à l’extérieur, ne serait-ce que des nouilles, leur paraît être miraculeuse.

Ils l'ont traduit pour moi?

J’entends tous les ragots, et finis même par y participer. On parle de nos bobos, de politique, des montagnes suisses, des quartiers popu de Tokyo, de vieux souvenirs personnels… On discute longuement, après le souper (19h!), couchés et sans se voir, chacun depuis notre « tente » (les lits sont séparés par des rideaux). On écoute sûrement mieux ainsi.

C’est le côté agréable de la chambre à 6. Le côté désagréable, c’est que je suis confiné dans un espace minuscule, entre le sac à urine de Hayazaka-san et les effluves de merde de Sekiguchi-san. Mais en réalité, sur ce point-là, ce sont les infirmières qui sont le plus à plaindre.

Comment font-elle pour non seulement supporter les odeurs de corps qui ne se lavent plus enx-mêmes, voire qui ne se contrôlent plus, mais encore pour dispenser sans compter une douceur candide tout en effectuant ces tâches ingrates? Lorsque mon voisin incontinent appelle une infirmière, elle ne montre aucun signe de répugnance mais plutôt, anticipe la gêne du patient en divertissant son attention avec brio et naturel. Il m’arrive de trouver que les patients ne méritent pas toujours autant de gentillesse, mais j’aurais de la peine à la refuser.

En fait, elles font beaucoup plus que prodiguer des soins, elles apportent une aura maternelle à des patients dont les liens familiaux s’amenuisent à mesure qu’ils avancent en âge. Je suis impressionné par le caractère si personnel de la prévenance dont elles font preuve à l’égard de chaque personne. …Même Nakamura-san, qui ne voulait pas me donner d’antidouleur! Pour autant, n’imaginez pas qu’elles donnent l’air d’être soumises, elles ont de la poigne, et n’hésitent pas à envoyer paître Kojima-san lorsqu’il dépasse un peu les limites de la politesse, sans se départir de leur sourire bien sûr.

La chef, c’est Komine-san, et elle Kojima-san n’ose pas lui faire ses remarques d’obsédé, tant elle lui fait peur. Elle a une réputation de sergent SS probablement exagéré. Quoique, j’ai de la peine à juger, tant elle m’a à la bonne. Elle m’avait laissé garder ma moustache -jusqu’à ce que l’anesthésiste vienne me demander de la raser. Une fois complètement glabre, elle me déclara que « j’étais beaucoup mieux comme ça ». Je lui donnerai quarante ans, ce qui est encore jeune mais en fait pourtant la doyenne de la section orthopédie. Il faut dire que la plupart sont très jeunes. Plusieurs ont mon âge voire moins, et sont fraîches émoulues de l’école d’infirmière. Lors de la rotation entre garde de jour et de nuit, la nouvelle « responsable » vient se présenter à chaque patient, avec la formule consacrée:

« xxxです。今日の担当です。宜しくお願いします。

« (Je suis Mlle xxx, la responsable aujourd’hui. Je sollicite votre bienveillance. »)

Chaque jour c’est un peu le suspense… En espérant que ce soit Edagawa-san, la plus mignonne. 23 ans, bien qu’elle en fasse 18, toute pimpante et un air un peu malicieux. Elle respire la jeunesse, la fraîcheur, la douceur naïve. Mais pourquoi diable faut-il que ce soit à chaque fois elle qui m’enfile le suppositoire?!

Plus tard.

Apparemment ce lit est, par pur hasard, celui des étrangers. Avant moi, un Chinois occupait ma place, qui ne parlait pas un mot de Japonais, et encore avant, un Mongol taiseux. Je en quelque sorte le premier de la série à être capable de converser normalement, et d’ailleurs je remarque que j’ai fait des progrès en japonais, surtout dans le domaine médical, évidemment. Je savais déjà dire opération, infirmière, dépression ou encore anesthésie générale, mais j’y ai ajouté beaucoup d’autres, comme plâtre, goutte-à-goutte, diabète, oedème, hémorragie interne, anticoagulant ou bien nerf radial. Nerf radial..en voilà un que je ne vais pas utiliser très souvent!

Dimanche 19 décembre

Hayazaka-san

La femme de Hayazaka-san vient presque tous les jours voir son époux, et à tous les coups elle ramène des gâteries de Yamagata, leur furusato (région d’origine). Aujourd’hui, des sauterelles marinées (Inago), une friandise qui a malheureusement perdu les faveurs de la jeunesse au fil de ces vingt dernières années. Délicieux! Le croquant de la chitine avec la douceur un peu piquante des chairs mijotée dans la sauce soja.

Inago, les sauterelles marinées à la manière de Tsukuda. Dessous, ma fiche-repas, avec le nombre de calorie, lipides, glucides, etc.. 500 calories par repas? Mais je vais maigrir!! C'est le quart de ce que je mange d'habitude. Question: combien faut-il de sauterelles pour avoir 1500 calories? Envoyez vos réponses, le gagnant recevra... toute mon estime.

Je n’avais pas encore fini de les savourer que je l’entends dire:

« Distribue-donc les La France. (ラ フランス, ra furansu) »

Encore une nouveauté pour moi. Je m’imagine une pâtisserie, vu que « Mont-Blanc »(モン ブラン, mon buran) désigne au Japon les vermicelles de marron – Le lien entre les deux reste pour moi l’un des grands mystères de ce pays!- .

Quand le baquet arriva à moi:

« Aah, des poires!! » m’écriai-je amusé, en japonais. (梨,nashi)

« Non, non, pas des nashi, des La France », rétorqua Hayazaka-san.

Il est vrai que les poires japonaises sont plus rugueuses, plus craquantes et plus grosses, exactement comme les poires de Kashghar dont les Ouïghours sont si fiers. Mais franchement « La France », voilà un nom qui les rend ridicules. Qu’est-ce-qu’ils diraient de « Birnli » à la place?

Mardi 21 décembre.

Je suis sorti de l’hosto avant-hier, rendant envieux mes compagnons de chambrée. Et je me suis vite rendu compte que c’est eux qui avaient de la chance, maternés par les infirmières. Je suis à l’air libre, certes, mais incapable de faire le moindre geste quotidien sans gaucherie. Je regrette le temps où, tout gamin encore, j’étais ambidextre. Boire, écrire, manger, pisser, je fais tout de travers, mais le plus difficile c’est dormir,maintenant que je suis retourné à mon sémbé-butonn, mon futon dur comme un sémbé – nous dirions comme du béton. Je dois dormir sur le dos afin de pouvoir suspendre mon bras à un crochet que j’ai cloué au-dessus du lit. Ce qui n’a pas empêché l’enflure de descendre dans la main, désormais boursouflée par un énorme oedème. J’ai de la peine à croire que c’est mon propre corps, mais je finirai bien par l’accepter!

"21 agrafes" Ca pourrait presque être un titre de film.

J’ai une barre de titane de 15 cm. dans le bras, vissée dans l’os. Et une balafre d’autant. Je viens seulement de comprendre que les chaires ne sont pas retenues par des points de suture, mais par 21 agrafes en métal. Des vraies agrafes, comme celles pour le papier, en un peu plus grosses. Ah eh ben je comprends mieux pourquoi ça me lance la nuit quand le poids de mon avant-bras gorgé de sang repose entièrement sur ma blessure! Je m’offre un hammam tous les soirs, grâce à ça, tellement je transpire.

Sport interdit pour le moment, pas de natation avant trois mois, plus de sumo pendant six mois, c’est-à-dire plus du tout puisque je rentre en Suisse en mars. Dire que je prévoyais d’aller skier à Hokkaido à nouvel an! Je vois donc le corps que je me suis bâti au prix de cruels entraînements, fondre et se ramollir.

Mais je n’ai pas le loisir de me plaindre, car il reste encore tout à faire: traitements à ultrasons localisés pour faire pousser l’os, rééducation de mon bras dont la mobilité est quasi nulle, les muscles s’étant atrophiés…

Et puis, ce séjour à l’hôpital au Japon, ce véritable voyage, m’a beaucoup appris. Les gens dans l’antichambre de la mort, ou se préparant à une vie bancale, ne s’embarrassent plus de politesses inutiles ou de faces qu’on se compose. Il parlent sans détour, que ce soit pour donner des conseils (« Il faut pas tarder pour se marier. Quand tu commences à perdre tes cheveux, c’est trop tard. Les femmes aiment pas les chauves. Il faut faire une famille avant d’être chauve, comme tu ça tu vieillis pas seul. » Kojima-san à Yoneda-san) ou pour évoquer ce qu’ils feront s’ils sorte d’ici: Le plus souvent, des plaisirs simples. Etonnant de voir que les choses qu’ils regrettent de ne pas avoir fait, ce ne sont pas des projets grandiloquents mais des petits rien, justement trop souvent négligés. Manger tel plat, plus profiter de telle amitié, aller voir telle montagne au moins une fois…

Surtout, j’ai compris quelque chose de radical: Les vieux ne se considèrent jamais vraiment comme vieux.

Autrement dit, la vieillesse n’existe qu’à travers les yeux des autres. Vieux, c’est toujours plus vieux que soi.Quel que soit l’état de dégradation de son paquet de viande.

A.

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La cuite (saison des grillons)

août 2, 2010

La mousson n’a pas duré longtemps cette année, hop évacuée la saison honnie, place à la suivante! Voici déjà deux bonnes semaines que l’été japonais à commencé. Un été de plomb. La semaine dernière, les températures ont dépassé les 35 degrés dans presque tout le pays. Dans le Kanto: 36 à Tokyo, 37 à Kanagawa, et 38 à Gunma. Il fait une de ces cuites, et les grillons redoublent d’efforts, poussant partout leur assourdissant chant d’agonie. Une chape de moiteur, tellement lourde qu’elle embue les yeux et dilate irrésistiblement les pores comme dans un sauna où on aurait oublié de regarder la montre. D’ailleurs, savez-vous comment on dit « moite » en japonais? « moatt »!! Alors ça, si c’est pas une coïncidence! Je vous assure, il n’y a aucun emprunt linguistique, c’est un pur hasard.

Une chaleur pareille, c’est pas des conditions pour se battre! Et pourtant si, au gymnase préféctural d’Aichi où Hakuho a remporté sa 15ème victoire dimanche dernier au bout d’un tournoi assombri par l’absence d’un gros tiers des sumotori du haut du classement, punis pour avoir fait des paris, ouh les méchants! Mais aussi plus modestement au sanctuaire Yasukuni, où j’ai bien failli gagner mon combat, mais failli seulement, malheureusement. Il y a du progrès, néanmoins: la lutte était si serrée que l’arbitre a hésité un instant avant de déclarer mon adversaire gagnant.

Cette fois-ci, c’était un tournoi par catégorie de poids, et étant, avec mes 71 petits kilos, dans la seconde catégorie la plus légère, j’ai combattu assez tôt le matin. Tant mieux, car le plus éprouvant était encore à venir: Rester debout dans la cuite, en plein soleil, et sans manger, pendant plusieurs heures. J’ai mis un petit moment à comprendre, mais cette fois j’en suis sûr, le plus dur dans les tournois ce n’est pas d’encaisser les beignes, mais d’endurer une journée durant des conditions guantanamesques. Le but étant ne pas être un sac desséché à la fin de la journée. En 3 tournois étudiants à l’extérieur auxquels j’ai assisté (que j’y ai participé ou pas), je suis revenu à chaque fois avec de superbes coups de soleil.

A lire de pareilles nouvelles, je vois déjà mes parents se biler, et se mettre à croire que mon séjour ici consiste en une série d’épreuves physiques dont mon enveloppe charnelle ne sortira pas indemne. Je vous rassure, je prends le plus grand soin de mon organisme, comme toujours à grands renforts de lait de soja, de natto et de radis marinés au saké! Cependant, au risque de sembler me contredire, j’ai une petite anecdote cocasse à raconter. L’histoire d’une voiture qui m’est presque rentrée dedans et que c’est la voiture qui s’est cassée, pas moi.

Ca s’est passé il y a deux semaines, un week-end prolongé dont nous avons profité, ma copine et moi, pour faire le tour de la péninsule d’Izu en auto-stop.

Jungle d'Izu

Ah, la péninsule d’Izu! J’en rêvais depuis longtemps, elle hante mes livres et mes chansons préférées. Le village de Yu-no-shima, que Yasushi Inoué raconte dans « Shirobamba », la chaîne des Monts Amagi, servant d’allégorie à la plus belle chanson d’enka de tous les temps, ou encore les troupes de théâtre ambulant qui avaient inspiré Kawabata pour son bouquin. Sans parler du poids historique de la péninsule, à la fois siège du clan Hôjô qui en rongeant les Taira de l’intérieur, permirent la victoire des Minamoto et l’ouverture(XIIIe s.) de l’époque Kamakura, et premier port ouvert au commerce avec l’Amérique du commodore Perry, début d’une occidentalisation qui ne s’est toujours pas tarit.

Quand j’explore un pays, je tends irrésistiblement vers les confins, les extrémités, les caps, les fonds de vallées, les trous perdus , les bouts du monde. Cela doit expliquer pourquoi malgré la proximité d’Izu avec Tokyo, je n’y étais pas allé avant. Jugez plutôt: Avec la ligne Odakyu, on est en 1h. à Odawara. La route continue vers l’Ouest, se faufilant dans le vallon de Hakone. Une des principales stations thermales du pays, qui il y a des siècles profitait déjà d’être une étape importante sur l’ancienne route du Tokaido (Edo-Kyoto par la côte), en particulier grâce au col éponyme. Puisqu’on l’empruntait à pied ou en chaise à porteur, on s’y arrêtait forcément, soit pour prendre des forces avant le col, soit pour se requinquer après le passage. Moins courue, la route du bord de mer file vers le sud depuis Odawara. La côte se soulève progressivement, devenant falaise, tandis que poussent des montagnes qui s’érigent en rempart face à l’océan, voilà la péninsule d’Izu.

Depuis Odawara, tout avait bien commencé, en appliquant les trucs habituels que j’ai appris au fil de mes expériences. Par exemple, monter dans un train local jusqu’à la lisière de la ville même, faire du stop sur des routes nationales ou départementales, toujours marcher un petit peu, trouver un coin où l’on est visible de loin, idéalement dans un léger virage, et surtout où les 100 mètres suivant permettent à une voiture de s’arrêter… La dernière technique en date, je l’ai mise au point avec ma copine: tandis que je tends le pouce, debout, elle se place 2-3 mètres devant moi, assise par terre ou sur mon baluchon, le visage bien visible. C’est moi qui souffre, mais à coup sûr c’est elle qui exprime le mieux la pénibilité, attirant la sympathie des automobilistes.

En fait, elle n’a vraiment pas grand-chose à faire, puisque c’est moi qui parlent aux voitures qui s’arrêtent. Les Japonais se sentent souvent un peu mal à l’aise de s’arrêter (eh oui, c’est souvent leur « première fois »!), la pilule passe donc mieux si c’est un gaijin qui leur parle. Un gaijin, c’est considéré comme bizarre par définition!

Atami

Passé Atami, une sorte de greffe de la Costa Brava, des hôtels en barre avec en prime une autoroute construite SUR la plage, les gros malins, le paysage s’améliore. Et pour atterrir dans des coins agréables, inutile de compulser des guides, puisque les automobilistes l’ont déjà fait pour nous! Nous sommes donc arrivés complètement par hasard sur des falaises pourpres coiffées d’une jungle tropicale, si enivrante que nous avons un peu oublié la notion du temps autant que notre localisation précise, après avoir marché au hasard du littoral.

Nous avons cependant réussi à rejoindre une route, et comme notre estomac criait famine, nous nous sommes sustenté dans un boui-boui qui avait du être placé là exprès pour nous, c’est certain. Le temps d’aspirer nos nouilles au sarrasin, que déjà sonnaient les coups de 6 heures et demi… l’heure du résumé des combats de sumo du jour sur la première chaîne. Dans des cas pareils, il n’y a plus d’auto-stop qui tienne, c’est un cas de force majeure.

C’était donc déjà la brunante lorsque nous nous sommes remis à faire du stop. Au Japon, si l’auto-stop est une discipline rare, elle est aussi exclusivement diurne! Mais je me prétendais: « Le coin est bien éclairé, ça va marcher. Avec un peu de chance on trouvera une voiture qui va jusqu’à Shimoda ». J’avais beau, j’y croyais pas trop quand même. Ca paraissait corsé. La route était étroite, le trafic roulait vite, et il y avait presque uniquement des plaques de la région de Tokyo, donc des conducteurs encore plus réticents, comme ils connaissent moins ben la région. Je perdais espoir, il fallait penser à un plan de rechange.

En général, c’est dans ces moments de dégoût face à tous ces conducteurs égoïstes en plus d’être pollueurs, complètement insensibles à la détresse du voyageur exténué, que se gare avec agilité sur le bas-côté un autochtone qui annonce avec naturel que c’est justement là-bas qu’il va. Ca n’a pas raté, il était là, un local, avec sa camionnette et un joyeux « allez, montez ».

Il y avait quelques légères différences par rapport à notre idéal, il est vrai. Le type n’avait pas tout-à-fait la conduite fluide, d’ailleurs à bien regarder il était un peu rougeaud. Et puis, il allait pas très loin, mais l’essentiel c’était de sortir de ce bourg si peu propice à nos desseins. Cinq minutes plus tard il nous déposa, c’était toujours même patelin et le même bin’s, mais tant pis.

J’avais pas tendu le pouce que je vis un type au milieu de la route en train d’essayer d’arrêter les voitures. C’était lui, alors qu’il nous avait dit au-revoir! Il se mis même à faire du stop à côté de moi, sans grand succès évidemment. J’essayai de lui suggérer qu’à trois, peu de conducteurs voudraient nous prendre, il acquiesça, mais s’obstina. Il fallait lui dire plus clairement. Au bout de cinq minutes, il nous laissa enfin tranquille.

Mais c’était pour revenir un peu plus tard, pris de pitié, nous dire qu’il nous pousse plus loin. Avec ma copine, on hésite, et puis vaincu par la fatigue, on accepte.

Il nous annonce alors qu’il nous emmène seulement jusqu’au village suivant, parce qu’il avait bien bu, et d’avaler un schluck de sa canette de saké comme pour nous le prouver. Aïe, mauvaise pioche!

De village il n’y a point, à peine un bled, et même pas éclairé. Enfin débarrassé du vieux bourré, nous soufflons un peu, mais n’avons d’autre choix que de marcher encore un peu. Mon âme d’auto-stoppeur s’est rendue, on va rejoindre la prochaine gare et essayer d’attraper le petit train local jusqu’à Shimoda. Une vingtaine de minutes à pied, avec le clapotis des vagues tout contre soi, qui peine malgré tout à couvrir le bruit des voitures.

L’obscurité est presque totale, aussi je fais marcher ma copine 3-4 mètres devant moi, par sécurité, comme le seul endroit où nous pouvons marcher est dans le même sens que la circulation. La route s’est encore amincie, mais ça n’empêche pas les bagnoles de rouler à passé 50 km/h. Par chance, je trouve des feux clignotants sur la glissière, en arrache un et l’accroche sur mon épaule. Ca en jette!

Mais pas assez, probablement, pour le type qui téléphonait. Je sens comme une claque sur mon bras, et un gros bruit. Et puis je vois la voiture filant devant moi, le rétroviseur complètement éclaté, pendant comme une vieille peau de banane. J’en crois pas mes yeux. Un peu plus et il m’emportait.

Cent mètres plus loin, il y a un konbini (un petit magasin qui vend tout, pour vous faire une image) et un parking. De la lumière! Le type s’y arrête justement. Je cours, le rattrape prêt à lui foutre une raclée. C’est pas vrai, il téléphone toujours! Je le fais sortir et le tance vertement. Il répète comme un robot « Pardon/Excusez-moi/Pardon/Excusez-moi/Pardon/Excusez-moi/… » et j’en ai les oreilles qui sifflent, si bien que je lui dit d’aller au diable. Sous le choc, je ne pense même pas à noter son numéro de plaque!

Il y a un couple parqué devant le konbini et en leur expliquant l’histoire en deux mots, nous leur demandons de l’aide. Tout d’abord, essayer de trouver une clinique ou un hôpital de veille… Il y a en un tout proche, mais manque de chance, au moment où le médecin de veille s’apprète à me recevoir, on m’annonce qu’il doit sauver un patient dont le coeur vient de s’arrêter. …Ca fait relativiser.

On m’envoie donc à la ville d’à côté, à 30 minutes de route, de retour sur nos pas. Une radio, et j’attends le résultat avec anxiété. Vais-je pouvoir participer au tournoi quelques jours plus tard? Le docteur me fait asseoir. Il a la soixantaine bien tassée, plus peut-être, traîne la guibolle et tousse beaucoup. Un peu comme ce cher Dr. xxx des Diablerets qui examinait mon pouce explosé sur le big air du snowpark en crapottant son mégot, l’air totalement détaché.

« Eh bien jeune homme, voilà un os splendide. » De fait, c’est assez joli. Même pas une fissure, du solide, du qui casse des voitures! Je demande si je peux garder la radio, mais je me fais éconduire.

Je crois les voir le bout des ennuis que j’apprends que la police m’attends sur les lieux de l’accident pour vérification, appelée par le couple du konbini. Loin de m’aider, les flics m’encrasse pendant une heure et demi avec des reconstitutions de la scène, des photos avec plusieurs appareils, des questions si précises que s’en devient absurde. De comment traiter la victime en coupable!

Shimoda, la petite ville au bout de la péninsule, nous y sommes bien arrivé. C’était passé minuit, toutes les auberges étaient fermées, et ma copine était si rétamée qu’elle envisageait sérieusement qu’on dorme sur un banc. J’ai bien dormi dans des jeux pour enfants à Shikoku, ou sur des étals de bazar au Baloutchistan, oui mais la faire dormir dehors, elle, c’est indigne. C’est un autochtone à qui l’on demandait conseil qui nous hébergea finalement. Chez lui, une toute petite maison encerclée par des mauvaises herbes géantes bourrées d’insectes aux cris étranges, au vrai dépaysement. Le type en question avait apparemment décidé d’engrosser son épouse chaque année, et ils en étaient déjà à quatre rejetons.

La mère, de plus de dix ans sa cadette, cachait mal des tatouages éloquents, tout comme lui, mais en revanche elle s’était tout-à-fait rangée au point d’être un modèle de femme au foyer, gérant la fratrie avec une dextérité sans égal. Le lendemain, nous quittâmes la famille Yakuza pour poursuivre notre circambulation vers la côte la plus sauvage, à la recherche de petits villages et de plage de sable blanc.

Les deux jours restants se passèrent sans embûche, nous logeâmes à bon prix, alternant plage et onsen, nous goinfrèrent de poisson frais, et bouclèrent la boucle à temps, à Hakone précisément. Mais comment dire, j’ai trouvé qu’Izu a un goût surfait. Blessée par le tourisme de masse, elle semble avoir perdu la franchise un peu bourrue de la campagne japonaise. Plus rien de ce que raconte Kawabata, Inoue ou Ishikawa Sayuri. Elle est devenue une péninsule au rabais, faubourg de Tokyo l’été, guère destinée qu’aux grillades arrosées de bières, sans nulle considération pour l’histoire du coin.

C’est décidé. A la prochaine escapade, je retourne dans les confins.

A.

Le Fuji vu depuis la côte ouest d'Izu