Posts Tagged ‘catastrophe nucléaire’

Je suis un fly-jin

mars 28, 2011

Les crises, guerres et autres calamités, sont toujours très instructives en terme de vocabulaire. En particulier le vocabulaire géographique ou éthnique. Depuis le soulèvement libyen, la plupart d’entre nous peut citer de tête une dizaine de villes de ce pays (essayons: Tripoli, Benghazi, Tobrouk, Syrte, Brega, Ras Lanouf, Ajdabiyah, Misrata, Sebah, Zaouiya,…Je sèche.) au lieu d’environ… une seule auparavant (Tripoli). A l’inverse, qui connaissait les Hutu et les Tutsi, ou le Darfour, avant leurs génocides respectifs?

La catastrophe nucléaire de Fukushima, elle, aura même produit de nouveaux mots. Ainsi, j’ai appris hier de la bouche d’un ami que j’étais un « furaijin » (フライジン), contraction de « furaingu » (flying) et gaijin (abbréviation de gaikokujin, signifiant étranger, il désigne en partculier les « blancs »). Un « gaijin volant », donc, c’est un étranger qui fuit le Japon quand ça commence a sentir le roussi. Ou l’iode.

Les mots valises sont légion en japonais et il semble que l’expansion du katakana-go, la « langue » des mots empruntés à d’autres langues et à l’anglais en particulier (l’alphabet katakana est reservé aux onomatopées et aux mots d’origine étrangère), ait favorisé ce phénomène. Parmi les plus connus on trouve « arafo » (contraction de araundo fôti アロウンドフォーティ, around fourty, désignant les proches de la quarantaine) ou lolicon/rorikon (rorita kompulekkusu ロリタコンプレックス, autrement dit lolita complex, la fascination malsaine pour les femmes à l’aspect de petite fille).

Fin de ma démonstration. Une question reste, cependant. Je repars au Japon ce dimanche (le 3). Y aura-t-il d’ici là un mot nouveau pour me différencier des furaijin qui ne reviennent pas?

A.

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Le non-voyage

mars 19, 2011

Le rapatriement a été pour moi une dé-ritualisation du voyage.

Dans le voyage, il y a une préparation mentale, une attente, une conscience du départ, les rituels de l’adieu et des retrouvailles.

Cette fois-ci il n’en était rien. Départ imprévu, au-revoir à demi-mot, retour en suspens.

Quelques minutes avant l'escale à Helsinki

Même si le rapatriement a été exceptionnellement long (22 heures entre le rendez-vous à Haneda et l’arrivée à Roissy), je n’ai pas eu la sensation du déplacement, car ma tête est toujours là-bas.

L’espoir de retourner là-bas d’ici la fin du mois, voilà ce qui me permet de ne pas m’effondrer. Parcelle par parcelle ma vie s’est déplacée d’ici au Japon et les racines que j’ai faites là-bas sont devenues robustes. Bien malgré moi, je suis devenu un insulaire. De prolongation en prolongation, j’ai repoussé la borne de mon séjour, me donnant l’illusion que je n’étais que de passage. Mais je vais devoir reconnaître que désormais, je suis là-bas.

Circulez, y’a rien à manger!

mars 17, 2011

Dans les kombini (convenience store), petits magasins omniprésents, vendant de tout et ouvert 24h/24h, la plupart des rayons sont vides. Les seuls articles qui restent: les affaires d’école, parce qu’elles s’écoulent lentement. Les boissons et les journaux/magazines, parce qu’ils sont encore approvisionnés.

Non, le Japon ne manque pas de nourriture. Il est structurellement paralysé. La marchandises ne parvient plus suffisamment par rapport à la demande. Et des vieilles coutumes reparaissent, comme celles du bentô qu’on prépare soi-même le matin. L’autre jour à midi, ma copine n’y avait pas pensé, contrairement à ses collègues. Elle a eu une chance inouïe, elle raflé le dernier onigiri du kombini de son quartier.

Rapatriement sanitaire par l’ambassade française

mars 16, 2011

Rendez-vous avant 21h à l’aéroport de Haneda, pour un départ à 3h45 du matin. le ciel était parfaitement vierge d’avion. Des rumeurs circulent, l’aéroport de Narita serait fermé. Les rumeurs vont bon train.

L’avion est sans télé, sans film…comme à l’époque. Et même avant l’époque: Nous sommes montés sans carte d’embarquement. L’équipage est portugais, les repas par All Nippon Airways, les médecins français, escale à Helsinki…

L’ambiance est sereine, et les marmots braillent moins que je ‘aurais pensé. Ils sont sûrement trop fatigués. L’avion n’est rempli qu’au deux tiers, apparemment l’information n’a pas touché tout le monde, ou alors certains hésitent encore à partir. Pour ma part c’est ma famille qui a vu l’information et me l’a immédiatement communiquée. J’ai été accepté à cause de mon bras récemment blessé (voir billet « Voyage dans un hôpital japonais »).

La file des "rapatriables"

Les traumatisés du Japon auront eu un accueil privilégié. Ministère, samu, croix-rouge, police et chocolat chaud. Plus loin, la dernière étape, les journalistes. Une bonne douzaine de micro et plusieurs caméras tendus vers moi (en doudoune bleue), on m’a demandé mon sentiment, et j’ai répondu:

-Soulagé d’être ici, mais en partie seulement. La plupart d’entre nous laissons des proches là-bas. Je retrouve ma famille ici, mais je laisse ma copine et des amis chers, alors la tension continue.

-Pourquoi êtes-vous rentré?

-Parce que j’ai toute ma famille ici, et qu’elle s’inquiétait trop. Et puis j’ai fini par avoir peur moi-même, parce que c’est difficile de résister à la psychose.

Réplique à Fukushima

mars 16, 2011

Des répliques, le site http://typhoon.yahoo.co.jp/weather/jp/earthquake/
en liste des dizaines par jours. Il y a quatre minutes, c’est à l’est de la préfecture de Fukushima, dans la région de la centrale. Avec une magnitude de 4.4, ça n’est pas pour rassurer. La centrale est faite pour endurer des séismes de 7. Seulement, elle est endommagée, et les séismes gênent encore un peu plus les équipes d’urgence.

La terre nippone

mars 16, 2011

En guise d’au-revoir, la terre nippone nous a gratifié d’un tremblement de force 6+ tandis que l’on attendais à l’aéroport.
C’est comme dans les films à suspense: Sur le point de partir, et le monstre resurgit. Comme courir sur une banquise qui s’effondre à chaque pas.

L’alarme a retentit, un responsable de l’aéroport a ordonné d’interrompre l’enregistrement des bagages, personne n’a crié, personne ne s’est déplacé sauf les gens près des fenêtres. Elles sont grandes et elles ondulaient lentement d’avant en arrière, dans un bruit sourd.

Dernières heures japonaises.

mars 16, 2011

Tiré de mes notes d’hier:
« Je vis à régime réduit.

Je n’ai pas faim, je ne fait pas de nuits complètes, j’évite de sortir, j’hésite même à aller aux toilettes, des fois qu’il y aurait des particules terrées dans le couloir.

J’essaie de rester cloîtré entre ces murs fins comme la largeur de deux doigts et de portes coulissantes en papier. Que peut bien valoir mon appartement déjà fissuré?

J’en suis au point où je doute même de l’air qui m’entoure. »

Très tôt ce matin, les yeux rivés à l’écran:
« Les annonces de nouvelles répliques n’ont jamais eu un effet aussi rassurant. Ah! Un 5+ à Ibaraki… et sans victime en plus: Le bonheur. Ce qu’on redoute, ce sont les nouvelles de la centrale. Elles sont pires d’heure en heure. Des news de tremblements de terre, ce sont autant de minutes passées sans news mortifères en provenance de Fukushima.

J’ai voyagé 6 mois entre Pakistan et Afghanistan, je sais la peur de voir la fin un peu trop tôt, mais une angoisse si longue et en crescendo, je ne connaissais pas.C’est que la menace actuelle est un spectre.

Un gros tremblement de terre, c’est palpable, concret, visible! Mais une catastrophe nucléaire, c’est tellement plus sournois. »

Décollage

mars 15, 2011

Aéroport de Haneda. Trois heures du matin.
La diplomatie française a gracieusement offert à ses citoyens d’être rappatrié par l’avion qui a amené les secours au victimes du tsunami. Je suis à bord.

Pour la plupart des familles avec enfants en bas âge, ou des femmes enceintes. Le soulagement du départ est balancé par l’angoisse de laisser des proches, puisque la plupart sont des couples franco-japonais.

Mais avant tout c’est le choc d’avoir réalisé que l’horreur peut faire partie de nos vies.

Le 36eme stratageme

mars 15, 2011

Vous le connaissez, c’est la fuite.

Je pars. J’ecris depuis l’aeroport de Haneda, plonge dans une impressionante serenite (et des avec des claviers sans accents).

Les japonais dans le bus a destination de l’aeroport, faisaient l’air de rien, mais j’ai bien senti une once de culpabilite. Au Japon, meme quand on court au desastre, on court au desastre tous ensemble. La societe japonaise hait la debandade.

Mais moi je suis un gaijin, au fond.

J’ai empaquete mes affaires les plus precieuses, mais elles ne remplaceront pas ma copine qui elle reste ici. Me voila bientot dans votre role, celui de scruter les infos avec anxiete, en celui de scruter les infos avec anxiete, en priant les dieux.

La mascarade nucléaire

mars 15, 2011

J’ai éteint la télé, elle me donne la nausée.

Je risque d’en avoir une bien plus sérieuse de nausée, alors autant se changer les idées tant que ce n’est que psychologique!

Les conférences de presse de la Tepco sont un vrai foutoir. Pas une phrase n’est complète, les têtes de la boîte se regardent entre eux, l’air perdu, à chaque question, et la moitié du temps ils disent qu’ils y répondront à la séance suivante. Si les Japonais maintiennent leur flegme même à ce stade de la tourmente, les cinq de la Tepco sont les types les plus paniqués du pays. A chaque conférence ils oublient des feuilles, hésitent de longues minutes, se lèvent, se rassoient, oublient d’allumer les micros… En un mot ils sont absents. Les voir se démener en vain, voilà des images qui faisaient peur!

Et tandis que j’écris, le sol tremble encore. Comme si la terre en nous secouant, voulait nous dire: « Hé les gars, réveillez-vous, c’est juste un sale cauchemar! »