Posts Tagged ‘Keio’

Sotsugyô – le diplôme

mars 25, 2011

Hier à l’université Keio, c’était la remise des diplômes.

L’apogée du cursus, le point d’orgue de la vie étudiante. Contrairement à nos universités européennes (depuis les réformes de Bologne), le cursus est calibré, tracé, on pourrait presque dire rigide. Le bon côté, c’est qu’on finit ensemble, dans une ultime communion avant la vie pas drôle, la vie de boulot.

La particularité du Japon, c’est que faculté de son choix et futur travail sont souvent sans aucun lien. A l’exception notable de la médecine.

L’essentiel, c’est de sortir d’une université cotée. Au Japon, Tôdai, Kyôdai, Waseda, et bien sûr Keio, toisent les autres institutions. Elles sont les plus demandées car sortir de l’une de ces uni est un gage (ou du moins était, avant la crise) de décrocher un emploi dans les hautes sphères.

L’examen d’entrée est extrêmement exigeant, et certains , surnommés les « rônin »(samouraï errant), re-tentent plusieurs années de suite l’examen, parfois en vain. Une fois le sésame obtenu, la vie est plus douce pendant deux à trois ans. Jusqu’à la « chasse au travail », shûkatsu (就職活動) de son sobriquet. Séminaires, présentations, entretiens, tests divers, deviennent alors le quotidien des étudiants, dont les professeurs, qui connaissent la situation difficile du marché du travail, ne s’étonnent pas d’enseigner dans des classes au 3/4 vides. Les étudiants postulent souvent pour plusieurs dizaines d’entreprises, parfois plus de 50, mais récemment, nombreux sont ceux qui reçoivent 50 réponses négatives.

Idéalement, tous les frais émoulus devraient connaître leur futur emploi, mais c’est loin d’être le cas. Cette année, un nombre record de jeunes diplômés étaient encore à la recherche d’un travail. Et comme par hasard, le nombre de suicide parmi les universitaires a aussi battu des records. Il faut dire que plus le temps passe après la fin des études, plus les chances de trouver un job se réduisent. Ainsi, de la même manière que l’on est « rônin ichi », « rônin ni », « rônin san », etc (pour rônin d’un an, de deux ans, de trois ans,…), les années passées sans emploi après le diplôme se comptent en « sotsu ichi », « sotsu ni », etc.

Pour ma part, je suis soulagé de ne pas devoir subir une telle pression des chiffres, car sinon je n’aurais sûrement jamais pu passer tous ces mois à Tokyo. Ces mois qui ne m’ont pas fait gagner de crédits universitaires, mais sûrement beaucoup d’autres choses.

A.

n.b. Pas de remise de diplôme pour moi, puisqu’avec mon statut d’étudiant « en échange universitaire », je ne suis pas sorti du système suisse.

Drôle de gaijin

juin 7, 2010

dégageant la ligne de marquage avec le pied

Salut à vous tous!

J’écris, c’est donc que j’ai encore l’usage de mes mains! Ca c’est drôlement chouette alors!

Bon j’avoue avoir mon poignet gauche qui me lance, mais c’est vraiment un moindre mal. J’aurais même pu y aller plus violemment, car étonnamment j’ai senti chez mon adversaire des failles que j’aurais pu exploiter plus à fond. La leçon que je tire de mon combat, c’est qu’aucun n’est perdu d’avance. Rester humble est capital, mais il ne faut jamais se sous-estimer. La prochaine fois, c’est 必勝!(la victoire à coup sûr)

Vu les 40 kilos d’avance que mon adversaire avait sur moi, j’ai fait le calcul suivant: Il allait se méfier de mon poids léger et s’attendre à ce que j’exploite l’inertie de son élan en faisant par exemple un henka(lors de la poussée initiale, se décaler sur le côté et pousser l’autre par la nuque. Considéré comme du sumo indigne, mais parfois il n’y a que ça). Il allait donc être prudent au tachiai(la poussée initiale) et contenir son élan. Dès lors, j’avais prévu de faire le contraire, et de mettre toute ma force dans le choc frontale. Et comme mon cou peine encore à encaisser 110 kilos à toute bombe, et que j’ai des bras plus longs que les siens, j’ai parié sur un morozashitsuki, i.e. casser son élan en l’arrêtant par les épaules et le repousser, puis un tsuppariai, c’est-à-dire un enchaînement de torgnoles au niveau de la poitrine(et parfois du visage).

Le problème, c’était de repousser 100 et quelques kilos, et de ne pas rater les épaules, car un peu trop bas et on se casse facilement les poignets, un peu trop haut et si les mains glissent on se reçoit le crâne de l’autre en plein thorax, voire pire, dans le menton. C’était un bon calcul, et si j’ai perdu ce n’est probablement faute à ma stratégie, mais à ce que je n’ai pas été assez rapide à l’enchaîner.

J’ai combattu six heures après la cérémonie d’ouverture, que j’ai meublé en faisant des shiko, surihashi et teppô, bref des exercices, dans la poussière de la salle d’échauffement remplie de molosses trois fois plus lourds que moi, et en encourageant, toujours en mawashi, mes confrères de Keio lorsque c’était leur tour de lutter.

Juste avant de monter enfin sur le ring, je me sentais étonnamment bien. Mon angoisse de la veille et de la matinée avait fait place à une chaude émotion tandis qu’arrivait le moment de fouler le dôhyô le plus sacré, la Mecque du sumo. J’ai gonflé mes plumes, accompli le rite de salut posément, et me suis mis en position en regardant mon adversaire droit dans les yeux.

Hakke YOI!

J’ai bien suivi le conseil de mon compatriote: « Casse-lui les épaules, agis comme si tu allais le démonter. » Mon tachiai était parfait. Je l’ai surpris et je l’ai fait reculer. J’ai du être surpris moi aussi, si bien que j’ai tardé à lui envoyer des raclées. Timing fatal, et en une seconde j’étais dehors.

Mais plutôt que de regrets, mon sentiment en saluant le ring était une envie irrépressible d’y remonter et de me battre encore. Même défait, on prend goût au kokugikan.

Le soir venu, tous éreintés et la tête encore en ébullition, il a fallu suivre l’entraîneur et la quinzaine d’OB (old boy=anciens étudiants du cercle, qui le soutiennent financièrement), moyenne d’âge septante ans, au resto chinois les écouter commenter nos combats, et que nous fassions bonne figure malgré l’atmosphère un rien contrite au début. Mais chacun sait que les OB sont des poivrots insignes, et la bière et l’alcool de riz chinois, faute de nous épargner notre rôle d’obligés et les politesses qui vont avec, rendit ces formalités un peu plus digestes, peu à peu ouatées dans un léger flou éthylique.

Les choses avaient recouvré leur netteté ce matin , mais j’étais un peu plus gauche que d’habitude. J’ai bu un café, chose très rare pour moi suis abonné au lait de soja(et je précise, rien à voir avec celui qu’on trouve en Suisse, ici il est cent fois meilleur), heureusement les deux se marient bien. Oui, un café parce qu’aujourd’hui je me faisais tirer le portrait pour une maque de vêtements. C’est nouveau, c’est mon job désormais: On pourrait dire « mannequin » mais je trouve ça un peu ronflant. J’ai fait un shooting avant-hier aussi (pour Le Coq Sportif, très populaire en Asie), bref depuis la semaine dernière j’enchaîne en quelque sorte les prises de vues et les entraînements de sumo.

Sûr que le passage de l’un à l’autre est toujours très contrasté. Hier, un monde macho de sueur, de sable, de sel, de gosses de 20 ans 195cm 150 kilos, de veines qui claquent sur des épaules massives, de corps difformes, du choc des chairs tendues qui claquent et couvre un instant les cris rauques des frères de lutte. Aujourd’hui, celui feutré et aveuglant d’un studio d’un quartier résidentiel huppé, dix préparateurs pour régler le matériel et quatre pour ajuster mes habits, un chef qui donne des ordres contradictoires aux subordonnés, du matériel photo comme je n’en ai vu qu’en rêve, et la blancheur aseptisée de la pièce qu’il faut soi-même vivifier en faisant des grimaces qui leur plaisent.

Je suis le premier surpris de la tournure que prend ce séjour dans l’archipel, et je ne m’en plaint pas! J’avoue être plutôt fier de mener de front ces deux activités aussi marrantes que différentes.Bien sûr, ça se paie en effort et en temps, je trouve encore le temps de siroter une Ebisu sur mon balcon!

D’autres photos du combat dès que je mets la main dessus!

A.

Les pieds sur le sable sacré

juin 5, 2010

Demain c’est le grand jour. Le jour du tournoi national des étudiants lutteurs de sumo. Une quinzaine d’université dont les principales de la capitale envoient leurs meilleurs éléments se mettre sur la gueule dans les règles de l’art. Et Keio (mon uni) y participe bien entendu.

Il y a trois semaines, l’un des membres de notre club a participé au tournoi des première année d’université (Tokyo uniquement), et nous sommes tous allé l’encourager. 110 kilos et une très bonne technique -il faut dire qu’il fait du sumo depuis qu’il a dix ans, c’est le plus fort de notre groupe. Et pourtant, parti trop bas lors du tachiai(la charge initiale), il s’est fait éliminer dès le premier tour. Mais il faut voir les monstres qu’il y avait là-bas! 1m90, 150 kilos, les oreilles déjà en lambeaux, des gosses mûrs pour une carrière professionnelle. Ca faisait froid dans le dos. Le type qui a gagné était une boule de muscle à faire pâlir Chiyonofuji!

Au tournoi de demain, ils seront présent, mais, m’a assuré notre capitaine, il y en aura de beaucoup, mais alors beaucoup plus forts! Et il a ajouté, ne t’en fais pas, ça va bien se passer!

Oui car cette fois-ci je ne vais pas faire le supporter(ou la pom-pom girl), mais me battre pour de vrai. Je l’ai su il y a deux semaines, et j’ai alors compris, un peu tard, a quoi servait la feuille d’inscription que j’avais remplie. Après un mois de sumo, c’est un peu abrupt, mais je n’ai pas le droit de contester. Et puis, ça va se dérouler dans un endroit que j’apprécie forcément: Le Kokugikan, à Ryogoku.

En un mot: la cour des grands, LE dôhyô sur lequel se battent les demi-dieux du sumo professionnel. Je ne sais pas à quoi le comparer, il n’y a pas d’équivalents dans les autres sports. C’est le ring le plus sacré de la Terre.

Le Kokugikan, Ryogoku, Tokyo

Je le sais d’avance, c’est un événement unique dans ma vie. A moins bien sûr que je devienne professionnel, mais c’est un peu tard!Et je sais aussi que je ne livrerai probablement qu’un seul combat, car mon adversaire n’est autre que Ôzaki, qui a finit deuxième au tournoi de l’année dernière! « Il aura vraiment eu pas de chance jusqu’au bout » a réagi notre entraîneur. D’un côté, voyez-vous, ça évite que je me fasse une mauvaise blessure, car avec ses 110 kilos, Ôzaki va probablement me projeter en dehors du dôhyô sans avoir recours à une prise dangereuse. Reste une question: Combien de temps vais-je tenir? Cinq secondes c’est déjà très long pour du sumo…

Il va sans dire que je vise la victoire, ne serait-ce que par principe (Et c’est très japonais, voyez les objectifs qu’ils se fixent pour le mondial de foot, et comparez avec les résultats), bien que je reste lucide. Au cas où, si je me retrouve, par exemple, avec les deux bras hors d’usage, eh bien je lègue mes Metasequoia à… euh… Oh et puis non, je jardinerai avec les dents!

A.

Mais où m’arrêterai-je?

avril 24, 2010

Tel est la question! En tout cas, après un mois passé à venir faire coucou au cercle de sumo de Keio (mon uni), j’ai rejoins officiellement la division aujourd’hui. Et j’ai recu un mon propre mawashi (la ceinture, bref le « string » des sumotori).

Sur la manchette: "Keio"

C’est non seulement une fierté mais aussi un petit luxe. Et pas des plus désagréables, car jusqu’à présent on me prêtait le mawashi d’autres lutteurs. Or, cette épaisse bande de coton (soie pour les professionels) de 5,5 mètres de long (tiens, la même longueur que mon turban en Afghanistan!) ne doit surtout pas être lavé. Or le sumo ca fait suer, et la sable ça salit! C’est le caractère semi-chamanique du sumo qui donne lieu à ces interdits bizarres, autant qu’à ces gestes codifiés à l’extrême – Pensez que dans un combat pro, le rituel dure plusieurs minutes alors que les combats ne prennent souvent que quelques secondes!

Gestuelle rituelle

Le sumo est un sport de groupe. Les professionels, une fois enrôlés dans une écurie vivent en communautés hiérarchisées sous la direction d’un maître qui est souvent un ancien Yokozuna ou Ozeki, où les plus jeunes font la cuisine (beaucoup beaucoup!), le ménage et toutes les tâches ingrates. On se lève avant le jour et on s’entraîne des heures tous les jours sur la terre pressée d’un dôhyô beaucoup plus fruste que celui du « stade » national. Les plus forts, s’ils ont percés dans le top 50 national, touchent des salaires de star, alors que la plupart des lutteurs ne reçoivent pas un kopek. Mais au sein de l’écurie, même la plus inexpérimentée des recrues peut s’entraîner avec, voire se mesurer aux lutteurs qui ont atteints le rang de demi-dieu. C’est que parmi les sumotori, il n’y pas de limite rigide entre amateur et professionnel. Ainsi notre entraîneur, qui n’a jamais rejoint d’écurie [professionelle], a pourtant combattu avec les plus grands noms… de son temps.

Evidemment, a Keio, les études sont prioritaires. On ne s’entraîne donc que quatre fois par semaine, à raison de 3 heures, 3 heures et demi. On m’a dit de commencer par venir deux jours par semaine, exception spécial gaijin!

Mattanash!(luttez!)

Mattanash!(luttez!)

Après une courbette devant l’autel, on commence les échauffements. Assez vite, on en arrive au shiko, l’exercice de base du sumo. Lever une jambe de côté jusqu’au dessus du niveau des hanches en la gardant droite, puis revenir à la position initiale (jambe à l’équerre, sur un même axe, et tronc droit) en frappant sa cuisse. On en fait une centaine, puis on passe au teppo. ca c’est du sérieux. Jambe légerement plié et écartées de 50cm, le corps penché en avant en mettant son poids sur les bras, les paumes appuyées sur une grume pâtinée de cryptomeria.Cela consiste à frapper le poteau avec une main, en gardant l’autre appuyée, et en raclant le sol avec le pied du même côté simultanément. Une centaine de fois aussi. Puis, le surihashi. Position de base, mais les bras ramené devant, avec un sac de sable dessus, traverser le ring en marchant en crabe, sans lever les pieds.

Le shiko

Et puis seulement on commence les combats, après une bonne heure et demie d’exercice. Si possible, entre lutteurs du même niveau. Seulement voilà nous sommes moins d’une dizaine, avec des niveaux assez différents(il va sans dire qu’étant novice, je suis en bas de l’échelle).En revanche, la plupart ont un excellent niveau. Le jeunot de la photo est médaille de bronze du championnat junior national, et l’autre, le capitaine, est encore plus fort (mais plus junior). Le jeudi, un ex-top 30 vient nous coacher.

Ado-kun (Adrien), Takasu shushô(capitaine), Yamamoto-kun

J’ai aussi eu ma première blessure, assurément pas la dernière. Il faut dire qu’au sumo, on peut non seulement pousser, empoigner ou crocher (comme au judo) mais aussi foutre des baffes, frapper le visage avec la base de la main, ou encore donner un coup de boule (front contre front), ce qui met souvent K.O. Il faut dire que si une droite de Mike Tyson correspond à 350 kilos, la charge initiale de Konishiki égale une tonne! Mais comme le sumo est aussi basé sur la souplesse, la plupart des blessures sont très superficielles, éraflures, estafilades, bosses.

On sue, on se démène, on crêve d’effort, certes. Mais on oublie les souffrances dès la sortie de la salle, lorsque l’entraîneur ou un des coach invite toute l’équipe pour un festin parfois très arrosé. Au sumo, on ne fait pas les choses à moitié. Mais plutôt au centuple!

A.

A bientôt!