Posts Tagged ‘quotidien’

La maison des gaijin

mars 7, 2010

Vous parlez souvent du temps lorsque vous commencez une conversation?

Moi si, et pas par manque d’imagination, mais plutôt parce qu’ayant grandi à l’ombre de grands arbres, je suis viscéralement sensible aux nuances du climat. Les Japonais aussi, pour qui la météo est souvent l’incipit le plus naturel d’une discussion. Même au coeur d’une métropole de 31,7 millions d’habitants! Ce doit être leurs racines de pêcheurs mais surtout d’agriculteurs, comme le rappelle le nombre de noms de famille qui comporte le champ ( en fait la rizière) (-ta 田), comme Yamada(le champ de la montagne), Tanaka(au milieu du champ), Kanda(le champ sacré), Toyoda(ou Toyota!)(le champ opulent), Yoshida(le champ de bon augure), Ikeda(le champ à l’étang), Fujita(le champ à la glycine), etc.

Alors moi aussi je vais commencer avec le temps. Il pleut, 8 degrés, une masse d’étoupe bouche les interstices entre les immeubles que je vois au premier plan depuis ma fenêtre. D’ailleurs, j’ai tirés les panneaux à carreaux de papiers, histoire d’empêcher la froidure du dehors de s’infiltrer. Je pile mon gingembre de Tosa, qui fait le meilleur grog, que je sirote bouillant en écoutant The Stranglers, Chiyo Okumura, Meiko Kaji, et j’attends que mon angine passe. Parce tout passe…Panta rei!

Comme d’habitude, j’ai la cuisine pour moi. Je suis censé la partager avec les trois autres locataires de l’étage, mais de facto ils ne cuisinent presque jamais, préférant manger à l’extérieur ou se faire des nouilles instantanées. L’agence de location, à qui appartient tout l’immeuble, ne loue qu’à des étrangers, d’où le sobriquet de « maison des gaijin ». J’ai donc pour compagnie une coréenne, un coréen, et une chinoise. Aux autres étages, il y a beaucoup de français, encore des chinois, un iranien, un couple ouzbek, deux italiennes, et les cingalais qui laissent dans leur sillage et dans l’ascenseur une tenace odeur de curry.

Il va sans dire qu’on dire qu’on ne choisit pas ses colocataires. J’ai le malheur d’avoir à la fois des cloisons trop fines et une voisine (la coréenne) nymphomane, pour ainsi dire friande de GI’s. Heureusement, cela fait une trotte d’ici à Yokosuka, et comme accessoirement elle travaille aussi, je la croise rarement. Ni la chinoise, dont je devine sa présence plutôt que ne la perçoit, de par les cheveux dans la douche pas rincée ou la graisse sur les ustensiles de cuisine qu’elle laisse en plan lorsqu’il lui vient la mauvaise idée de manger autre chose que des cup noodle.

Reste celui que ma grand-mère, qui est venue me voir depuis son Mexique(natal, devrais-je préciser), appelle l’ombre. Lorsqu’il sort de sa chambre, il a toujours l’air emprunté voire un peu affolé, et regarde par terre en marmonnant des excuses. Du reste il y s’y cloître la plupart du temps, hors heures de travail. Le matin il se lave les dents à grand fracas et en poussant parfois de petits cris. Je suis le seul de l’étage avec il parle de temps en temps, même si cela se cantonne souvent à répondre à « Il y a beaucoup d’insectes ces derniers temps, non? » ou « Est-ce que tu t’es déjà fait voler un parapluie ici? », soit certaines de ses plus grandes préoccupations …ou manies. Il y a quelque temps j’ai cru qu’il s’était trouvé une copine, je me suis dit Barakat! J’entendais parfois une voix de femme, et des rires. Las! Il était absolument seul dans sa chambre, et j’ai compris qu’il se faisait simplement des films avec ses figurines de manga en plastic -il en a des dizaines. C’est le prototype même de l’otaku, i.e.un geek fou de manga et de jeu vidéos, passant son temps à la maison (sens du mot otaku お宅). Mais il est sensé, en plus d’être assez propre et très silencieux. En somme, le meilleur de mes trois colocataires!

Vous vous demanderez comment je fais pour garder une vie sociale. C’est très simple: Dehors, il y a plein de gens normaux!

ag

Noël!Montjoie!

décembre 23, 2009

Enfin les vacances pour moi! Tiens, demain c’est Noël… Mais alors j’en ai pas du tout la sensation!

La semaine dernière n’a pas été facile. Commencé la semaine à 6 heures de sommeil par nuit, fini à 3 heures (avec un test le lendemain). Et encore, j’étais en retard dans mes devoirs. Il faut dire que  je suis censé bosser entre dix et quinze heures chez moi en plus des vingt heures de cours par semaine, et que je n’ai pas que ca dans la vie!

Toujours ce point d’équilibre si fuyant… Je doute de l’avoir trouvé, mais les carences ne sont plus les mêmes qu’au début du séjour. Désormais la plupart de mes soirs, y compris en semaine, sont pris. Que ce soit pour un verre, ou bol de riz, ou une soirée entière… J’ai multiplié les contacts, et je fait croître ceux qui se révèlent florissants.

A Genève aussi, je menais toujours une foule de projets en même temps. Mais le Japon a l’air de s’y prêter encore plus. Le rythme de Tokyo est très dense, je me trouve donc en phase avec mon environnement et c’est fort stimulant. En fait, je m’y sens de mieux en mieux. Il y a des milliers de petits plaisirs qui rende la vie bien plus palpitante qu’au bercail. Cela changera sûrement avec le temps (ou pas?). J’aime m’allonger sur mes tatamis, j’aime mes baguettes, j’aime le riz encore chaud, j’aime marcher le matin et fendre la foule de cols blancs, j’aime le zèle des présentateurs météo, j’aime écouter les parrains de mon quartier parler en dialecte d’Edo, j’aime flâner en bonne compagnie au bord de la Sumida, lui prendre la main et lui prendre les lèvres, j’aime la dernière heure du jour quand la lumière d’hiver vernit les bâtiments et magnifie chaque objet, j’aime les baisers gluants après un bol de natto, j’aime la franchise déroutante dont sont capables les japonais dans leur manière d’agir, j’aime l’odeur de tatami lorsque je rentre chez moi.

A très bientôt,

A.

P.S.J’ai apporté quelques améliorations au blog. Vous pouvez désormais vous inscrire pour être avertis dès que j’écris un nouveau billet. Pratique, hein!

Zansho 残暑, c’est fini.

novembre 4, 2009

Zansho, un mot un peu oublié pour conter les journées chaudes en plein automne. Littéralement, « la survivance de l’été ». Le gros typhon a nettoyé le ciel pour un mois, un mois de Zansho. Je crois qu’il s’est achevé aujourd’hui. Ce matin, l’air était limpide mais il avait perdu dix degrés.

P1080953

Photos de ce billet: ascension du Hotaka san 穂高山, 2ème plus haut sommet du Japon, 26-27 sept. 09

Je crois savoir qu’au pays natal vous aussi avez eu un beau Zansho. J’imagine mon jardin dans ses habits d’automne, le cuivre (C’est bien ça, Maman?) des Metasequoia, et l’or du Gingko, pour ne citer que les plus altiers.

A propos du typhon numéro 18, j’ai du vous laisser sur votre faim! Eh bien si vous voulez savoir, il n’a heureusement fait que peu de victimes, essentiellement des gens écrasés sous leur maison ou par des arbres, et moins de dégâts que ce que l’on craignait, mais à Tokyo le réseau ferroviaire, poumon de la capitale, a été paralysé à un point inconnu depuis plusieurs décennies. Sur une ligne, on a vu 3000 cols blancs être obligés de descendre d’un train et de marcher sur la voie avant de rejoindre des bus. Parmi les autres images spectaculaires, des toits de maison envolés et pris dans des fils électriques, ou encore un vélo encastré dans un mur à deux mètres du sol.

P1080905

Et puis, comme la liste de mon frigo ne vous dit pas grand-chose sur mon moral, sachez qu’il est brillant! Ecouté quelques classiques d’Enka, et surtout Yamaguchi Momoe, et j’étais sur pied. Comme écrit à la dernière ligne de « vase clos », dès le lendemain j’élargissais mon horizon de nombreuses nouvelles connaissances… Il suffisait d’être un peu plus mordant.

P1080891

Ne manquait plus qu’une chose. Un vélo! J’ai laissé mon Tigra vert et rouge à Genève, après avoir usé sa selle quotidiennement. Au Japon, pays des Keirin 競輪, je pensais me faire le vélo de mes rêves. J’avais déjà tout le plan en tête: un cadre de fixie léger couleur unie, des roues de course à profil moyen peut-être 8 fois 3 rayons, une roue arrière flip-flop pour faire tantôt single-speed, tantôt pignon fixe, et surtout un cintre à courbe continue de Keirin, de la pure technique japonaise!

Seulement voilà, je ne suis pas le seul à aimer les vélos ici. Et en particulier les fixies et les vélos de route vintage sont si demandés à Tokyo qu’ils se vendent à des prix mirobolants! J’ai fait une grosse dizaine de magasins spécialisés, comparé des pièces, silloné Tokyo… il y a toujours trop de zéros!

P1080926

Des vélos d’occasion? Pas mieux. J’ai fait plus d’une heure de train sur le plateau de Musashino, au fond de Tokyo (on voyait des montagnes, c’est dire si j’étais loin!), pour débusquer des pièces dans une grande kermesse de vélo d’occaze qui a lieu deux fois par année. Il n’y avait plus qu’une dizaine de péquenauds quand je suis arrivé, mais ils m’assurèrent qu’ils avaient été deux mille le matin! Il restait des pièces à vendre, on me proposa un cadre rouillé à la chaîne pantelante pour 800 francs! Ah oui, mais fait en Suisse!! Il fallut que je vinsse jusque là pour ça.

P1080964

Alors j’ai ajourné mon projet myrifique. Me suis rendu à la seule fourrière de Tokyo qui répare et revend les vélos. A Suginami, pas encore la banlieue, mais un peu décentré vers l’Ouest. Les vélos abandonnés par leur propriétaire ou embarqués parce que parqués illégalement (près des gares, en particulier, il faut acheter un droit de stationner, qui ne vaut que pour un seul endroit à la fois) se compte par milliers. Dieu seul sait où ils disparaissent, sauf pour une minuscule faction qui sont récupérés à Suginami. Ceux qui ne sont pas réclamés par leur propriétaire dans les mois suivants sont remis à neuf et vendus à prix modeste, un jour par mois.

P1080914

A 11h, après une heure d’attente devant le grillage, ouverture des portes, et nous sommes rentrés dans l’ordre d’arrivée (le premier étant arrivé à 6h30). Seul hic, il n’y avait qu’une trentaine de vélos réparés pour une cinquantaine de personnes! J’ai pris la première bicyclette de grand-mère qui ne me paraissait pas trop lourde, et l’ai eue pour 80 francs. Aux antipodes du vélo de mes rêves, mais ça roule!! Et avec son panier sur le devant, sa dynamo et ses pares-boues, j’ai même fait une très bonne affaire!

A.

Photos de ce billet: ascension du Hotaka san 穂高山, 26-27 sept. 09. Et voici le dessert:

P1080949

Pinus pumila, environ 2700m.

P1080958

Une ombellifère, environ 2100m.

Aujourd’hui dans mon frigo

octobre 29, 2009

Aujourd’hui 29 octobre, mon frigo contient:

-Dans le congélateur, des blocs de riz congelés. C’est un truc que je tiens de mon premier séjour, un ami japonais de ma guesthouse le faisait. Très simple: Préparer toujours le triple de la quantité de riz nécessaire pour le repas, envelloper les deux portions restantes dans du film plastic et congeler. En trois minutes et demi au micro-onde, c’est prêt, et exactement comme sorti de l’étuve. Pratique le matin! Il faut dire que c’est la base de mon alimentation ici et que j’en mange deux à trois fois par jour…

-Quattre boîtes de natto.

-Deux paquets d’udon (nouilles japonaises à la farine de blé – mais rien à voir avec les spaghetti)

-Un paquet de Sanuki Udon (Udon frais de l’île de Shikoku)

-Du miso de Nagano (Le meilleur du Japon, à mon avis.)

-Du miso au Katsuo (sorte de bonite)

-Du yoghourt nature en grands pots.

-Des oeufs.

-Des umeboshi (prunes saumurées, très acides et plus ou moins salées. Pour donner du goût au riz ou à déguster tel quel.)

-Des algues (konbu昆布) saumurées au shoyu(sauce soya) et graines de sésames. Et une variante avec des petits cubes de thon séché. A manger avec du riz blanc, également.

-Des tsukemono à la manière de Nara. C’est-à-dire des conserve au vinaigre, sauf qu’elles ne baignent pas dedans. J’ai des tranches de radis japonais, d’aubergine, et d’un légume que je n’ai pas encore identifié.

-Des champigons japonais.

-Du gingembre frais.

-Des oignons longs japonais. (J’ai vraiment besoin de préciser que c’est japonais à chaque fois?)

-Du chou. (Là je pourrais dire, du chou chinois.)

-Un avocat.

-Trois kiwi gold. La Nouvelle-Zélande, c’est bien plus proche depuis le Japon. Les fruits sont monstrueusement cher au Japon. L’autre jour, j’ai voulu acheter du raisin… Vingt francs la grappe!! Heureusement, pour les plus petits budgets, il y des paquets avec cinq grains. Pour 4 francs. Voilà pourquoi la liste des fruits n’est pas longue.

-Deux litres de lait de soja.

-Un berlingot de café froid. (Je le mélange au lait de soja parfois, ça fait du café au lait)

-Du jus d’orange (Sans ça je tourne pas).

-Une bouteille de Mitsuya Cider, c’est comme du Canada dry. En mieux. Parce que c’est japonais.

-Des bières. Asahi, Ebisu, Ebisu rouge.

-Patate douce, courge, aubergines et mandarines de Shikoku ne sont pas dans le frigo. Ni les condiments, sauces, et aliments secs il va sans dire.

A bientôt!

A.

Chez-moi

septembre 30, 2009

Jusqu’à présent, j’avais toujours vécu à Tokyo en tant que voyageur. C’est-à-dire avec le minimum vital, prêt à repartir nomadiser ailleurs. Cette fois-ci, c’est différent.D’abord parce que j’y vis une année, ensuite parce que j’y étudie, ce qui m’acule à être plus sédentaire. Alors il faut bien choisir.

Le plus important, pour moi, ç’était d’avoir une chambre de style japonais (washitsu 和室): tatami, futon, portes coulissantes… Allez savoir pourquoi, ça me remonte le moral les jours de pluie. Ce n’est pas seulement le fait de se sentir en phase avec cette terre, mais aussi, plus prosaïquement, l’espace ainsi dégagé. Au moment où j’écris, je suis en tailleur sur les tiges de riz tressées, et parfois j’y pique une sieste.

Bien entendu, la localisation importe aussi! Difficile de trouver un endroit proche à la fois de l’université et des différents quartiers que je fréquente – soit que j’apprécie leur atmosphère, sois que des amis proches y habitent. A cela s’ajoute, il va sans dire, une limite de prix.

J’ai jeté mon dévolu, pour l’instant en tout cas, sur Nihombashi. « Le pont du Japon », kilomètre zéro des voies (les routes nationales de l’époque) sous Edo a donné son nom au quartier. De l’autre côté de la rivière Sumida, c’est la shitamachi 下町, i.e. la ville basse, aujourd’hui encore remplie de gargottes et d’un esprit populaire un peu canaille. Celui-ci déborde heureusement jusqu’à mon quartier, quoiqu’ étouffé par les immeubles de bureaux. De fait, nihonbashi est invariablement associé à une certaine opulence, aux bureaux, aux manshion (appartement de luxe), même si la réalité est un peu plus nuancée.

Il n’en reste pas moins que c’est la ville à 100%. J’habite au septième étage, mais mon horizon ne s’étend pas au-delà de la rue suivante. S’y emmèlent les bras d’un énorme échangeur autoroutier, couche sur couche jusqu’à la hauteur du neuvième étage environ des immeubles adjacents. Ceux-ci sont plus grands que le mien, pour la plupart. Douze étages, quinze étages, à côté: vingt-cinq. Et un plus loin, quarante-neuf étages (et 176 mètres)! Mais il reste aussi quelques rares maisons traditionnelles. Deux étages, beaucoup de bois, et de lourdes tuiles noires vernies.

Après trois semaines, c’est déjà mon chez-moi. Il manque cependant un élément: Un vélo! Mais ça, ce sera pour un autre billet.

AG