Posts Tagged ‘Ryogoku’

Les pieds sur le sable sacré

juin 5, 2010

Demain c’est le grand jour. Le jour du tournoi national des étudiants lutteurs de sumo. Une quinzaine d’université dont les principales de la capitale envoient leurs meilleurs éléments se mettre sur la gueule dans les règles de l’art. Et Keio (mon uni) y participe bien entendu.

Il y a trois semaines, l’un des membres de notre club a participé au tournoi des première année d’université (Tokyo uniquement), et nous sommes tous allé l’encourager. 110 kilos et une très bonne technique -il faut dire qu’il fait du sumo depuis qu’il a dix ans, c’est le plus fort de notre groupe. Et pourtant, parti trop bas lors du tachiai(la charge initiale), il s’est fait éliminer dès le premier tour. Mais il faut voir les monstres qu’il y avait là-bas! 1m90, 150 kilos, les oreilles déjà en lambeaux, des gosses mûrs pour une carrière professionnelle. Ca faisait froid dans le dos. Le type qui a gagné était une boule de muscle à faire pâlir Chiyonofuji!

Au tournoi de demain, ils seront présent, mais, m’a assuré notre capitaine, il y en aura de beaucoup, mais alors beaucoup plus forts! Et il a ajouté, ne t’en fais pas, ça va bien se passer!

Oui car cette fois-ci je ne vais pas faire le supporter(ou la pom-pom girl), mais me battre pour de vrai. Je l’ai su il y a deux semaines, et j’ai alors compris, un peu tard, a quoi servait la feuille d’inscription que j’avais remplie. Après un mois de sumo, c’est un peu abrupt, mais je n’ai pas le droit de contester. Et puis, ça va se dérouler dans un endroit que j’apprécie forcément: Le Kokugikan, à Ryogoku.

En un mot: la cour des grands, LE dôhyô sur lequel se battent les demi-dieux du sumo professionnel. Je ne sais pas à quoi le comparer, il n’y a pas d’équivalents dans les autres sports. C’est le ring le plus sacré de la Terre.

Le Kokugikan, Ryogoku, Tokyo

Je le sais d’avance, c’est un événement unique dans ma vie. A moins bien sûr que je devienne professionnel, mais c’est un peu tard!Et je sais aussi que je ne livrerai probablement qu’un seul combat, car mon adversaire n’est autre que Ôzaki, qui a finit deuxième au tournoi de l’année dernière! « Il aura vraiment eu pas de chance jusqu’au bout » a réagi notre entraîneur. D’un côté, voyez-vous, ça évite que je me fasse une mauvaise blessure, car avec ses 110 kilos, Ôzaki va probablement me projeter en dehors du dôhyô sans avoir recours à une prise dangereuse. Reste une question: Combien de temps vais-je tenir? Cinq secondes c’est déjà très long pour du sumo…

Il va sans dire que je vise la victoire, ne serait-ce que par principe (Et c’est très japonais, voyez les objectifs qu’ils se fixent pour le mondial de foot, et comparez avec les résultats), bien que je reste lucide. Au cas où, si je me retrouve, par exemple, avec les deux bras hors d’usage, eh bien je lègue mes Metasequoia à… euh… Oh et puis non, je jardinerai avec les dents!

A.

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Yokozuna inébranlables

janvier 20, 2010

Le terme du tournoi de janvier approche et l’étau se resserre sur les sumotori. Samedi, ils étaient 9 lutteurs à n’avoir essuyé qu’une seul défaite (et aucun sans défaite), laissant toutes les issues possibles pour la suite. Dimanche, le lot était déjà bien dégrossi, avec plus que cinq lutteurs en tête, dont quatre dans le San’yaku (i.e.les 4 grades les plus élevés, qui est l’objet de toute l’attention): Le Sekiwake (3e grade le plus haut) Baruto, l’Ozeki (2e grade) bulgare Kotooshu, et tout en haut les deux Yokozuna mongols Asashoryu et Hakuho.

Lundi, l’estonien et le bulgare se sont affronté pour un combat de géants blancs (Ils font tous les deux environ deux mètres pour 150 kilos).

Le bulgare est Ozeki depuis 2006, après une montée assez fulgurante. C’est le sumo qui est venu à lui plutôt que le contraire: champion européen de lutte gréco-romaine alors qu’il était à peine ado, il était prévoyait de participer au jeux olympiques de 2000, mais en fut empêché car il avait déjà dépassé le poids maximal de 120 kilos, et se tourna alors vers le sumo. Bien qu’il soit devenu le premier européen, en 2008, à gagner la coupe de l’empereur (i.e.la coupe de l’un des six tournois majeurs de l’année), il n’a toujours pas percé jusqu’au rang de Yokozuna. Baruto, lui est encore en phase ascendante, et après avoir battu le Yokozuna Hakuho et l’Ozeki Harumafuji, abordait le combat en meilleur forme que jamais.

L’un d’eux devait inévitablement se démarquer, et laisser son adversaire derrière lui.Ce fut l’Estonien, qui continuait sa progression. En battant Kotooshu, il ajoutait un ozeki à son tableau de chasse et se rapprochait encore un peu de ce rang.

Aussi, hier lorsque je suis allé voir le tournoi in situ, la foule était en liesse alors qu’il s’apprêtait à lutter.Bien que son adversaire fusse japonais, le public semblait bien soutenir et crier le nom de l’estonien. Si tout le monde regrette que les lutteurs japonais soit en déclin, on veut bien fermer les yeux pour un peu de sang neuf, même étranger. Mais surprise, Baruto fut assez vite sorti par son adversaire, laissant les Yokozuna seuls maîtres du tournoi. Aujourd’hui, il affrontait justement Asashoryu, une chance de se rattraper et de prouver qu’il méritait une promotion à ozeki. Mais incapable d’atteindre le mawashi(le string, si vous voulez) du trop rapide Asashoryu, il s’est fait renversé par un puissant shitatenage, de la technique pure comme seul le « dragon bleu du matin » en est capable! Les deux yokozuna mongols sont donc seuls en tête.

20janvier, Asashoryu et son fulgurant uwatenage fait mordre la poussière du dohyo à Baruto

Je me suis installé à ma place (à 5 mètres seulement du carré de terre battue) à 11h du matin, une heure où seul les familles des lutteurs et des retraités vraiment mordus de sumo sont devant l’arêne. Je n’avais pas oublié mon coussin, toujours d’une grande aide pour rester assis en tailleur sept heures de temps, et j’ai vu tranquillement, au fil des heures, l’énorme salle carrée se remplir à mesure que les combattants devenaient des experts.

Voir les combats de rikishi encore dans les échelons inférieurs permet de comprendre beaucoup. Les corps encore trop léger, les baffes sur la cuisse encore hésitantes, la voix du prêtre-arbitre encore verte, ont quelque chose de cru. Et l’on saisi alors à quelque point c’est une discipline qui nécéssite un effort permanent. Car ce n’est pas seulement un sport, c’est avant tout une tradition qui vise à préserver le sacré. Le maintien de la pureté du shinto est un lien crucial mais fragile.

Ce qui est palpitant, et qui vraiment ne peut se voir qu’au Japon, c’est que le caractère sacré de la tradition du sumo n’empêche pas le public de prendre ses aises. Depuis toujours, les gens vont voir les tournois ensemble, entre amis ou en famille, et c’est l’occasion de vrais petits banquets. On mange, on boit, trop parfois, on crie le nom de son champion (au moment idoine!).

Dans un coin du kokugikan, une allée est occupée entièrement par des échoppes qui placent les spectateurs et prennent soin d’eux en les ravitaillant.Nul obligation de boire le thé qui est automatiquement servi, il n’est pas malpoli de passer immédiatement à la bière.

A.

Mondialisation du sumo, lutteurs nippons à la peine

janvier 17, 2010

Hier septième jour du tournoi de sumo de début d’année, qui a lieu comme toujours ici à Tokyo. Nous sommes donc pile à la moitié du tournoi, qui a été riche en surprises. En fait, il m’a l’air plus ouvert que jamais. Impossible de dire qui va gagner le tournoi, et encore moins s’il va y avoir des promotions à des rangs supérieurs.

Au sumo, pas d’éliminatoire binaire comme au foot, à moins d’un désistement tous les sumotori luttent 15 fois. Le vainqueur du tournoi est celui qui a décroché le plus de victoire, mais pour grimper dans la hiérarchie, cela ne suffit pas toujours. la technique, la beauté du geste, l’esprit de lutte sont tout autant considérés. Seuls les sumotori des rangs les plus élevés recoivent un (gras) salaire, c’est-à-dire une infime minorité. Le rang suprême est celui de Yokozuna, que l’on perd dès que l’on gagne moins de dix rencontre lors de l’un des 6 grands tournois annuels.

Actuellement, les deux Yokozuna sont tous deux des natifs de Mongolie, le pays du Bökh (la lutte mongole). Asashoryu (« dragon bleu du matin »), yokozuna depuis 2003, alors qu’il n’avait que 23 ans, l’enfant terrible du sumo, fier de lui, ne réprimant pas un claquement de langue lorsqu’il perd (très mal vu, ça!), méprisant les autres rikishi (sumotori), râlant pour des augmentations de salaires… Il a été suspendu en 2007 pour avoir séché un tournoi de charité en prétextant une blessure, alors qu’en réalité il jouait au foot avec ses potes à Oulan-bator.

Asashoryu 朝青龍

Mais il a de quoi être imbu de lui-même, car c’est un rikishi comme on en voit pas plus d’un par décénnie! Il a gagné un nombre record de tournoi dans l’histoire du sumo, avec une technique extrêmement divesifiée. En juillet dernier, il a gagné une rencontre avec un yaguranage, une clé qui avait été utilisé pour le dernière fois lors d’un championnat en… 1975! Mais son kimarite (clé) de prédilection est sûrement le tsuriotoshi, lorsqu’il soulève en l’air son adversaire, dont les jambe sans plus de prise gigotent en vain dans l’air, le porte jusqu’à la limite du dohyo et le jette en dehors. Il a un jour vaincu Kotomitsuki, 158 kilos, avec ce kimarite.

Asashoryu expulsant son adversaire avec un tsuriotoshi

L’autre Yokozuna, Hakuho, de cinq ans le cadet d’Asashoryu, a accédé au rang suprême quatre ans après lui. Plus respectueux de la façon de faire japonaise et plus humble que son compatriote, la plupart des japonais le préfère à Asashoryu. Il est sans conteste extrêmement fort, en fait les deux Yokozuna naviguent loin au-dessus de tous les autres rikishi. Cependant, je trouve qu’il n’a pas la trempe et le relief d’Asashoryu. Etre Yokozuna ce n’est pas qu’un titre, c’est une attitude, ventrebleu! Pour que le rang reste un synonyme de demi-dieu, il faut que les rikishi qui l’arbore jouent le jeu, si je puis dire, de leur sanctification!

Hakuho éxécutant le dôhyô-iri, cérémonie d'entrée sur le ring (dôhyô) réservée aux yokozuna.

Hakuhô 白鳳 éxécutant la cérémonie d'entrée sur le ring(dôhyô) réservée aux yokozuna(dôhyô-iri).

Le rang suivant est celui d’Ozeki, qui étaient cinq jusqu’à l’année dernière, puis deux Sekiwake et deux Komusubi, deux rangs qui assez fuyants, difficile à tenir, et qui signifie généralement soit une probable promotion à celui d’Ozeki, soit une redescente au rang inférieur, celui de Maegashira. Ceux-ci sont une grosse vingtaine, mais ne recoivent pas de salaire et n’ont pas encore le lustre des rangs d’Ozeki ou de Yokozuna.Ces cinq rangs constitue la partie la plus haute de la hiérarchie, autrement dit le Makuuchi. Diffusé tous les jours à partir de 16h30 sur la télé nationale!

Jusqu’aux années 80, le sumo était exclusivement un sport japonais. Puis des hawaiens s’y sont mis, l’un d’eux a accédé au rang de Yokozuna, puis une deuxième, et la brêche était ouverte, signifiant aussi l’inéluctable déclin des lutteurs nippons. A partir des années 90, des tsongais, des coréens, puis des mongols, un peu plus tard des russes, géorgiens et des européens de l’Est ont été enrôlés assez massivement dans les écuries de sumo. L’entrée en vigueur d’une loi limitant leur nombre ne pu empêcher leur montée en puissance dans la hiérarchie. En 2003, l’accession au rang suprême par Asashoryu coïncida avec la retraite du dernier Yokozuna japonais en date. Actuellement, les mongols, de loin les sumotori étrangers les plus nombreux, tiennent la dragée haute: Les deux Yokozuna, un ozeki et plusieurs autres lutteurs dans la partie supérieure (le makuuchi) de la hiérarchie.

Des cinq Ozeki, trois était japonais. L’un vient de prendre sa retraite après avec perdu son grade après des défaites successives, un autre est un vétéran (38 ans!!), très respecté même s’il n’a jamais atteint le rang suprême, qui fait durer le plaisir mais dont on sait qu’il vit ses derniers tournois, et le dernier a aussi passé trente ans et a perdu presque tous ses match depuis le début du tournoi, risquant la relégation. Je prédis que le rang d’Ozeki sera vidé de ses rikishi japonais d’ici la fin de l’année!!

Reste un mongol et un bulgare, le beau gosse du sumo, qui a une bouille qui inspire la confiance montée sur un corps de 150 kilos de muscles. Très apprécié des japonais(es), forcément.

Kotoôshû 琴欧洲

Depuis bientôt trois ans, la situation tout en haut de la hiérarchie paraissait bloquée. Les deux Yokozuna mongols complètement hors de portée, des Ozeki stagnants mais gardant leur titre, et en-dessous aucune percée majeure. Or, les cartes semble être en train d’être rebattues. Asashoryu a perdu avant-hier, laissant la voie libre à son confrère Hakuho, comme au tournoi dernier. mais coup de théâtre, hier Hakuho à été vaincu par l’Estonien Baruto, tandis qu’Asashoryu limitait les pertes à cette seule défaite.
Ainsi donc, plus aucun lutteur n’affiche un tableau de 7 victoire sur 7 rencontre, et ceux qui n’ont qu’une défaite sont assez nombreux, dont notamment les deux Yokozuna, mais aussi ce même Baruto, Kotooshu le bulgare et Harumafuji l’Ozeki mongol. De ces trois, au moins l’un d’entre eux risque fort de grader au rang suivant. Je nourris beaucoup d’attente vis-àvis du bulgare Kotooshu, qui pourrait devenir le premier européen à accéder au plus haut rang de la hiérarchie. Mais rien n’est encore joué et les jours à venir vont être décisifs. Tant mieux, je vais justement y aller mardi! A suivre, donc, naturellement!

A.